Orianne Moretti «Dar Souiri est un lieu unique chargé d’histoire»

Venue présenter « A travers Clara » pour la 1èrefois au Printemps des Alizés, la dramaturge, danseuse, metteur en scène et soprano franco-polonaise partage avec nous sa passion pour la création et la direction d’acteurs. Rencontre avec une artiste complète au parcours atypique.

C’est la 1èrefois que vous vous produisez à Essaouira ?

Oui, c’est la 1èrefois en Afrique, je suis très heureuse que « Clara Schuman » soit présentée au public africain, et encore plus dans la ville d’Essaouira, au bord de la mer avec une énergie exceptionnelle, un peu hors du temps, à l’intérieur de cette médina. C’est très propice au calme, à la rêverie et au grand large…ce qui rejoint un peu le thème romantique du festival. EtComme l’a dit le conseiller de SM lors du concert d’ouverture : « la musique n’a pas de frontières », donc je suis très heureuse d’interpréter à Essaouira « A travers Clara », un opéra de chambre que j’ai créé il y a 10 ans et qui retrace le destin de Robert Schuman à travers les yeux et la musique de sa femme.

Qu’est ce que vous aimez dans l’œuvre de Schuman ?

La passion et l’amour. Schuman a beaucoup crée autour du thème de l’amour ; même chez les auteurs et les poètes dont il s’inspirait avec Clara, pour écrire leur leider, il y a toujours ce mot « amour » qui est récurrent. L’amour est le mot clé de la passion et aussi de tous ces compositeurs romantiques.

Qu’est ce qui vous inspire pour la création d’un opéra ?

La « dramaticité » des histoires humaines. En grec, drama, c’est quelque chose qui inspire par rapport aux sentiments humains : de la contradiction, de l’amour, du tiraillement, du destin. Robert Schuman a eu un destin tragique, il a eu une dépression avant de mourir fou dans un asile. Sa femme Clara Wieckétait la fille du grand pianiste Friedrich Wieck qui était d’ailleurs opposé à leur mariage parce qu’il trouvait Schuman un peu farfelu. Et donc, ce sont ces obstacles qu’on surmonté ces deux jeunes gens au 19esiècle qui m’intéressent, à travers la musique qui les a réunis malgré leur séparation. C’est aussi un spectacle autour de la correspondance littéraire entre Robert et Clara ; même s’ils étaient séparés, il y avait une correspondance musicale qu’ils s’écrivaient par notes interposées.

Vous avez une certaine passion pour cette période romantique ?

Oui, j’aime beaucoup Mozart et ses aspects très romantiques. J’aime Beethoven qui est aussi très avant-gardiste, d’ailleurs, même dans ses quatuors, on trouve avant l’heure du Tango, des rythmes très avant-gardistes. En fait, le romantisme, c’est la 1èrepierre de l’inconscient freudien, de l’introspection personnelle de la recherche du moi, du soi, ce qui va ouvrir sur la psychanalyse plus tard, au 20esiècle, mais le romantisme dure, Mahler est un romantique aussi.

Vous avez plusieurs cordes à votre arc. Vous êtes danseuse, vous avez fait du théâtre, du violon, de la mise en scène… Pourquoi avoir bifurqué vers le chant ?

Je pense que c’est le destin qui m’a montré cette voie. Lors de ses masterclass, une très grande chanteuse hongroise disait que : « Dieu nous donnait des fois des dons et c’est un peu un devoir de partager ce don ». Quand je suis rentrée au conservatoire, j’avais une voix naturelle, une sorte de don que j’ai beaucoup travaillé, mais aujourd’hui, c’est dans le partage que je trouve beaucoup de richesse, de joie et de bonheur à faire ce métier.

Et puis il y a le lieu qui est très important aussi ?

Oui, j’adore les endroits où on a une connexion et une proximité avec le public. Aujourd’hui, avec la télévision, on peut retransmettre l’opéra dans des cinémas mais rien ne vaut le spectacle vivant. Il y a ces moments suspendus avec le public où on est vraiment dans la communion, on vit des instants uniques, dans des lieux uniques. Et Dar Souiri est un lieu uniqueavec cet atrium au milieu. En tant que musicienne, artiste et créatrice, je recherche des lieux atypiques, qui ont une histoire, et ça se sent à travers la pierre, pas comme dans les boites noires. C’est un lieu chargé d’histoire donc ça apporte une énergie à la fois pour les artistes qui y jouent, chantent et, pour le public. Donc, le lieu joue énormément, je suis très contente d’être dans un lieu chargé d’histoires et en pierre.

Pourquoi l’opéra de chambre ?

Parce la mélodie allemande « le lied », est un répertoire de musique de chambre. Ce n’est pas des réductions d’orchestre, c’est une vraie composition. Pour le spectacle de Clara Schuman, où on a une symbiose entre le piano et le chant, une vraie interaction entre le pianiste et celui qui chante. C’est un répertoire où le piano a autant d’importance de voix que l’interprète.

Vous faites aussi de l’opéra contemporain ?

Oui, en 2016, j’ai créé un opéra contemporain du compositeur suisse François Catin. J’ai écrit le livret et fait la mise en scène de « Amok ». Le livret relate la relation passionnelle entre Alma Mahler et Oskar Kokoschka pendant la 1èreguerre mondiale. J’ai débuté avec l’opéra de chambre parce que je voulais une forme plus intimiste que l’opéra et plus de proximité avec le public. En 2016, j’ai eu l’opportunité, grâce au directeur de l’opéra de Reims, de créer un opéra avec 13 chanteurs et 13 musiciens de l’orchestre de Berlin. C’est une expérience de création extrêmement forte, à la fois humaine et artistique.

Vous êtes metteur en scène aussi ?

Oui, ma carrière se met petit à petit en place dans ce domaine même si j’aime partager la scène en tant que chanteuse. J’aime la direction d’acteurs et la création, c-à-dire se faire des cartes blanches avec des artistes que j’aime, qui m’inspirent. J’ai créé récemment un spectacle pour Mathieu Ganio, un danseur étoile de l’opéra de Paris, j’ai écrit pour lui une carte blanche, pour la 1èrefois en tant que comédien danseur. J’ai adapté pour lui « le journal d’un fou » avec un pianiste.

Qu’aimez-vous dans la direction d’acteurs ?

J’aime chercher et sortir en eux les choses qu’ils n’ont pas l’habitude de partager avec le public. Tout artiste a des talents multidisciplinaires ; bien qu’il soit danseur étoile à l’opéra de Paris, Mathieu Ganio a réussi pour la 1èrefois à parler sur scène. Le public, la presse ont loué sa capacité et sa performance en tant qu’acteur. On a vu autre chose de lui, une profondeur de jeu, des palettes de couleurs, de sentiments, d’expressions comme la colère… Et c’est cela que j’aime : chercher chez les artistes la potentialité ou des faces cachées qu’on n’a pas l’habitude de voir.

Pour vous, un artiste ne doit pas se limiter à une seule discipline ?

Tout à fait. J’aime beaucoup avoir plusieurs disciplines, je pense que c’est ce qui donne la richesse. La voix, c’est comme un canevas, s’il y a une seule couleur, elle est un peu triste. Pour moi, c’est comme une tapisserie, j’ai beaucoup de référence à la haute couture, à l’univers du textile, du costume, des couleurs. Je pense c’est cela un artiste complet, c’est à la fois différentes disciplines et différents sentiments.

Et la danse pour vous ?

C’est la passion ultime. Je suis chanteuse aujourd’hui mais j’admire les danseurs, j’admire cette discipline, c’est plus qu’une vocation. C’est aller au-delà de soi, c’est une discipline qui demande de la rigueur extrême, c’est le perfectionnisme au vrai sens du terme.

Vos projets ?

J’adapte une pièce contemporaine sur Van Gogh, qui s’appelle «  Trop de jaune » de l’auteur Manuel Flandres qu’on va présenter à Paris début juin. Ce sont les dernières heures de Van Gogh, j’ai mis 3 ans à réunir le cast, et je suis très contente que ce projet se réalise. Van Gogh c’est le père des expressionnistes qui a eu un destin assez exceptionnel !

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