Migration, Des paradigmes à changer

Ahmed Charaï

Le Sommet d’Abidjan entre l’Union Africaine et l’Union Européenne, a choisi une thématique centrale, celle de « la migration et la mobilité ». Le drame libyen a donné à ce thème plus d’acuité. Mais cela a constitué, aussi, l’occasion de tordre le cou à énormément de sous-entendus, totalement démentis par les faits et les statistiques. Ainsi, seul le problème des clandestins, avec ses drames meurtriers, est mis en avant. Or, la réalité est tout autre. Dans les pays de la CEDEAO, 90% des migrants restent dans la région, seuls 10% tentent l’aventure européenne. La Côte d’Ivoire accueille plus de 2 millions de migrants. Mais ses ressortissants représentent 6,7% des migrants piégés en Libye. Le Maroc accueille des dizaines de milliers de Subsahariens qui transitent souvent par les pays du Maghreb. Le Roi Mohammed VI l’a d’ailleurs rappelé dans un message adressé aux participants au Sommet UA-UE à Abidjan. « Nos groupements régionaux auraient pu être plus efficaces face à cette situation. Et l’on peut à juste titre penser que si l’UMA avait réellement existé, nous serions plus forts face à ce défi », a affirmé le Roi du Maroc. « Or, hélas, l’UMA n’existe pas ! Et les migrants, à la faveur de conflits régionaux, sont souvent la proie de réseaux de trafics divers, allant des stupéfiants aux filières terroristes », a regretté le Roi affirmant que « le Maroc en fait les frais depuis longtemps, et aujourd’hui encore ». L’entrée par la Méditerranée redevient essentielle, suite à l’arrêt de la route des Balkans, par l’accord entre l’UE et la Turquie. Dans ce contexte, c’est le passage par la Libye, depuis l’effondrement de l’Etat, qui est privilégié. Mais, là aussi, les chiffres incitent à la réflexion. Plus de 60% des migrants appréhendés, alors qu’ils tentaient d’entrer illégalement en Europe, sont partis de Libye. La route Maroc-Espagne, pourtant la plus courte, est presque marginale. Mais dans cette population de migrants illégaux, ce sont les Syriens et les Erythréens qui constituent, dans l’ordre, la plus forte représentation. Les Subsahariens ne viennent qu’en troisième rang et ils obtiennent rarement le statut de personne protégée. Ces chiffres incitent à une réflexion plus approfondie. Il est clair que le défi démographique en Afrique subsaharienne, est pesant. Déjà 60% de la population à moins de 30 ans et le taux de fécondité est à 5 enfants par femme en moyenne. Si le développement ne suit pas, les phénomènes migratoires ne peuvent que s’accélérer. Les changements climatiques induiront, ils le font déjà, des transferts de populations. Le Roi du Maroc, dans son message au Sommet a proposé une nouvelle lecture du phénomène. La connotation actuelle est très négative, elle associe la migration à la drogue et au terrorisme. Les populations européennes craignent l’arrivée massive de gens, sans formation, sans ressources. Ces craintes ne sont pas infondées. Mais une conception plus positive est possible. Déjà l’agenda du dialogue 2011-2013 incluait des sujets tels que les diasporas, la fuite des cerveaux, les transferts de fonds, la migration légale, la réadmission. Mais ce dialogue n’a pas abouti à des résolutions. Bien au contraire, on a laissé prospérer des contre-vérités qui impactent l’opinion publique. Ainsi sur les transferts de fonds, les études prouvent que 85% des revenus des migrants sont dépensés dans les pays d’accueil et seuls 15% sont transférés. Le phénomène migratoire ne peut être traité qu’en relation avec les questions de co-développement, elles-mêmes liées à la situation politique. Le Roi Mohammed VI a soulevé la question de la conditionnalité de la dette : « Les pays occidentaux attendent en effet que certains pays d’Afrique, indépendants depuis moins d’un demi-siècle, aient des performances politiques et économiques aussi positives et aussi importantes que les leur », a-t-il dit. C’est une piste de réflexion importante. Il est temps que la relation devienne un partenariat transversal et sorte de la logique de l’assistanat. Il faut gérer les flux migratoires, mais seule une vraie politique de co-développement peut en limiter les sources.

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