Un admirable courage

Ahmed Charai

Une femme debout devant un tribunal, tard dans la nuit, raconte l’horreur de l’esclavage sexuel qu’elle a subi. Pendant trois heures, elle ne s’épargne aucun détail, même le plus sordide, de cet asservissement qui lui a été imposé, même quand elle était enceinte. Même celui qu’elle accuse d’être son tortionnaire n’a pu supporter ce récit glaçant de l’avilissement d’une femme, d’un être humain par le truchement d’un chantage matériel et d’un ascendant psychologique.

Cet exercice est, bien sûr, un exorcisme, une catharsis, permettant à cette femme, en racontant l’indicible de se libérer d’un poids. On peut aisément comprendre qu’elle ne pouvait le raconter ni à ses proches ni à son mari.
Cette femme, et toutes celles qui osent dénoncer les agressions et les viols sont admirables de courage, de quête de dignité. Dans une société machiste, où les
codes sociaux sont très éloignés du droit, elles s’exposent à l’isolement, pire à l’acharnement d’un environnement nécessairement hostile, parce qu’elles seraient
«impliquées dans un scandale sexuel» alors qu’elles n’en sont que des victimes.
Elles sont admirables, parce qu’en agissant ainsi, elles ouvrent la voie aux autres victimes pour qu’aucun prédateur sexuel ne pense jouir de l’impunité, parce que ses victimes «n’oseront pas s’exposer» . Souvent elles risquent de tout perdre, leur emploi, leur famille, les époux étant sous une pression sociale énorme, parce que vus d’abord comme des cocus. Leurs enfants à l’école risquent d’être stigmatisés. C’est intolérable mais c’est la dure réalité d’une société schizophrène, qui voudrait que la «Hchouma» l’emporte sur le droit et qu’une femme violée, s’en remette à Dieu au lieu de réclamer justice, au péril de sa santé mentale.
La femme qui a raconté son calvaire pendant trois heures, a fait plus pour la cause des femmes que toutes les pétitions réunies. Son courage fera des émules et fera réfléchir tous ceux qui pensent que leurs collaboratrices sont à la disposition de leurs perversions nauséabondes.
La société est interpellée à plusieurs titres. ONG, presse, partis politiques doivent faire des violences faites aux femmes, du harcèlement au viol, à l’abject esclavage une priorité dans les combats à mener.
En attendant, il serait criminel qu’à l’issue du procès, les victimes soient abandonnées. Elles ont toutes besoin d’un suivi médical, d’une capacité d’écoute, d’un encadrement spécialisé. Pour certaines, elles ont besoin de retrouver rapidement un emploi, pour éviter une relégation matérielle qui ne peut être que désastreuse dans leur cas.
Les associations ont le devoir de leur assurer le plus grand des soutiens possibles. Mais au-delà, le législateur serait bien inspiré de revoir le code pénal, d’enlever
la distinction entre viol avec violence et sans violence, d’établir des peines aussi élevées que celles pour le meurtre, et d’en faire le maximum de publicité.
Nous sommes tous moralement tenus à une réaction forte pour que le sacrifice, le courage de ces citoyennes ne soit pas vain.
Nous leur devons cela par respect pour notre propre dignité qui ne saurait être distincte de la leur.

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