Catalibans

Vincent Hervouët

L’ancien Président du Parlement européen, le socialiste
Josef Borrell a sans doute eu le mot juste à propos de la crise
en Catalogne quand il a dit qu’il fallait éviter la tragédie et continuer la comédie…

La région, le Royaume et tous ses voisins ont vécu un mois haletant à suivre les épisodes successifs
de la crise. Une montée aux extrêmes séquencée comme une télénovella, avec rebondissements tragicomiques.

EPISODES 1 et 2

EUPHORIE  

Le référendum a été voté comme on prononce un putsch, par un commando organisé qui a pris l’ennemi au dépourvu. Il a été imposé au mépris de toutes les règles, celles du parlement catalan comme celles de la constitution espagnole. Stupéfaction générale. L’organisation a donné lieu à d’incroyables parties de cache-cache avec les autorités nationales, Madrid tentant de confisquer les urnes et le matériel électoral. Kermesse électorale.

 

EPISODES 3 ET 4

EXALTATION

Le vote s’est tenu dans une atmosphère qui rappelait Mai 68 aux nostalgiques du gauchisme, avec provocation, répression, victimisation. Le monde entier s’est indigné de voir des vieilles dames bousculées par les policiers de la Guardia Civil déguisés en Ninja. Les images ont fait le tour du monde. Séquence émotion : les coups de triques contre les urnes. Les séparatistes s’en sont servis pour légitimer leur combat. Le scandale a été tel que personne n’a semblé s’interroger sur les chiffres fantaisistes faisant état de centaines de blessés, alors qu’il n’y avait que quatre personnes encore hospitalisées 24 heures après les affrontements, tout comme la participation évaluée à 43% ou le succès éclatant du oui à l’indépendance… 90% de votes favorables, ce genre de score qu’hésitent à afficher les dictatures les plus corrompues !

La république catalane n’existait pas encore qu’elle était déjà une république bananière !

EPISODES 5 ET 6

RETOURNEMENT

Du coup, le discours très ferme du roi appelant à respecter l’Etat de droit et les règles démocratiques est resté inaudible. La cause semblait entendue, l’indépendance acquise. C’est à cet instant précis, alors que Madrid était empêtré dans un juridisme obtus que l’histoire s’est retournée. Quand l’indépendance est apparue inéluctable, l’utopie s’est fracassée contre une triple réalité. Celle du marché, les entreprises ayant commencé à déménager. Que la plupart des sociétés cotées en bourse aient décidé de quitter Barcelone a dégrisé les Catalans. Les sceptiques, les opposants, les unionistes qui composent la majorité silencieuse et qui rasaient les murs sont descendus dans les rues et ils ont pu se compter. La réalité du rapport de forces catalan est soudain apparue.

Les Catalibans au pouvoir comme les appellent ceux qui dénoncent leur sectarisme évoquent souvent la figure honnie de Franco. Leur intransigeance aura au moins réussi à mettre dans la rue des centaines de milliers de manifestants pavoisant la ville aux couleurs du drapeau espagnol, ce que n’a jamais pu obtenir de son vivant l’ancien dictateur !

Enfin, la réalité européenne a noyé les dernières illusions des séparatistes. L’Europe est fondée sur l’Etat de droit. Elle est composée d’Etats-nations. Elle est fragile, parcourue de mouvements irrédentistes et/ou populistes que grise l’aventure du Brexit. Le risque de voir le continent se détricoter et le chaos gagner de place en place est réel. Enfin, elle est dirigée (Conseil européen, Commission, Parlement, Conseil de l’Europe) par des hommes de droite qui appartiennent au PPE, la même confédération que le Parti Populaire de Mariano Rajoy au pouvoir à Madrid. Pour toutes ces raisons, l’Europe a refusé d’entrer dans le jeu des indépendantistes. Aucune médiation n’a été proposée. Bien au contraire, les Européens ont tout fait pour dissuader Carles Puigdemont de franchir le Rubicon.

DENOUEMENT (PROVISOIRE)

Mardi dernier, le Président de la Généralitat est resté au milieu du gué. Soucieux de sauver la face et de ménager l’avenir, il a annoncé l’indépendance tout en réclamant au Parlement que sa mise en œuvre soit différée. Madrid n’est pas tombé dans le piège. Tout en récusant le dialogue, le pouvoir s’est bien gardé de suspendre l’autonomie et de voter des lois d’exception.

MORALE

La corrida va continuer. A terme, des élections seront organisées en Catalogne. Mais il serait illusoire de croire que l’Espagne va s’en tirer à si bon compte. L’utopie est vivace.

Le ressentiment des régions bien réel. L’exemple donné exécrable. Le fonctionnement des institutions espagnoles, fondé sur le pacte de 1978, devra être réformé pour que les Cortes disposent enfin de majorités stables et que la revendication d’autonomie des régions ne fasse plus planer une menace mortelle sur l’avenir de la nation.

Cette chronique est parue dans L’Observateur du Maroc et d’Afrique paru le 12 octobre 2017.

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