Hyper-fragile ?

Vincent HERVOUET

Avant de faire de l’argent, puis de la politique, Emmanuel Macron a fait un peu de théâtre et de la philosophie aussi. Apprentissage peu banal qui l’a visiblement préparé à coiffer le képi du Général de Gaulle, fondateur d’une V° République pleine des réminiscences de la monarchie. Emmanuel Macron a su prendre une allure martiale le jour de son intronisation, alors qu’il est le premier chef de l’Etat à n’avoir aucune expérience militaire. Avoir échappé à la conscrip- tion ne l’a pas empêché de passer la Garde républicaine en revue aussi lentement que Napoléon Premier Consul ou de remonter les Champs Elysées en Command Car, s’incarnant illico en chef suprême des Armées. Chacun lui reconnait une maestria à user des symboles. A l’inverse de son prédécesseur trop bavard et qui se voulait « normal » au point de devenir ordinaire, le nouveau président tient les journalistes à distance tout en occupant les médias à plein temps. Ils sont rares aujourd’hui dans le monde à réussir cet exercice de présence/absence. C’était jadis le signe de la puissance, tel Louis XIV mettant l’Etat en scène à Versailles à chacune de ses apparitions et rédui- sant la noblesse à un rôle de figurants rivaux et courtisans. Emmanuel Macron trône plus modes- tement à l’Elysée, qui est la demeure des Dieux, et l’hyper-président se surnomme lui-même Jupi- ter ! Aujourd’hui au centre de tous les regards et cela ne doit pas lui déplaire, le nouveau Président français sait donc précisément ce qu’est « l’état de grâce » dont il jouit depuis deux mois. En religion, l’expression décrit la légèreté de l’âme de celui qui n’a pas commis de péché. En politique, où n’existe aucune innocence, elle désigne l’euphorie de la victoire et l’indulgence de l’opinion pour le nouvel élu. Deux mois après son élection, Emmanuel Macron continue de marcher sur l’eau. Il ne se mouille pas, même quand il trébuche. Dimanche à Bamako où il s’était rendu pour un sommet du G5 qui unit les pays du Sahel (Niger, Mali, Mauritanie, Burkina, Tchad) dans la guerre aux infiltra- tions terroristes, le Président français s’est laissé aller en conférence de presse à fustiger les ravis- seurs qui détiennent depuis décembre une humanitaire française. Les terroristes venaient de livrer une première preuve de vie, avec une vidéo de groupe de la demi-douzaine d’otages qui sont tombés entre leurs griffes. Evidemment, la date choisie est un défi aux dirigeants réunis à Bamako et la volonté de torpiller l’ordre du jour. En conférence de presse, Emmanuel Macron s’est laissé aller à la colère froide, disant des djihadistes qu’ils « ne sont rien, des terroristes, des voyous et des assassins » et promettant de « mettre toute son énergie à les éradiquer ». En général, on attend d’avoir neutralisé le preneur d’otages avant de l’insulter. Dans ce genre d’affaires, tout responsable sait qu’il faut se taire. Avant, pendant et même après la libération. Le silence est d’or. La parole est de plomb. Elle ressemble souvent à une sentence de mort. Emmanuel Macron s’est d’ailleurs corrigé le soir même en jurant qu’il ne céderai à aucune provocation et que tout était « fait pour retrouver l’otage saine et sauve ». Le lendemain, devant le Congrès qui rassemble dans son immense hémi- cycle sénateurs et députés, le président est venu délivrer son programme comme s’il était encore en campagne et comme s’il était au Capitole à Washington. Surtout, la date de cette version française du discours sur l’état de l’Union, a surpris, à la veille du discours de politique générale du Premier ministre auquel le Président coupait l’herbe sous les pieds. Les parlementaires ont marché, bien sûr. Ils ont applaudi. Mais les sondages ont montré que les téléspectateurs avaient voté avec leur zapette, préférant la troisième étape du Tour de France. Un quart seulement des Français (26%) ont été convaincus par le discours présidentiel. Tout se passe comme si l’opinion écœurée par la poli- tique donnait du temps au nouvel élu, sans entretenir aucune illusion sur le résultat.
C’est quasi la même chose en politique étrangère. Depuis deux mois, Emmanuel Macron a enchainé les sommets internationaux (G5, G7, G20, Otan, Conseil européen) et les visites à l’étranger (Alle- magne, Maroc, Mali). Il a fait connaissance et on lui a fait crédit. Il n’a rien obtenu de notable de ses partenaires, mais a suscité un flot de commentaires flatteurs. Les Européens ont rejeté toutes ses demandes, D. Trump ne s’est pas retenu de déchirer le traité de Paris sur le climat et l’armée de V. Poutine verrouille toujours le régime syrien comme la Crimée. Emmanuel Macron mange son pain blanc : tôt ou tard, une politique est jugée sur ses résultats et pas sur ses intentions. L’Hyper-pré- sidence sera hyper-fragile quand l’état de grâce passera.

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