Iran – L’ennemi, c’est l’argent des pasdarans

Mireille Duteil

Mireille Duteil

Hassan Rohani va-t-il arriver à ses fins ? Le président iranien aura patienté jusqu’à son second mandat pour qu’enfin, le sujet, tabou, de la mainmise des pasdarans sur l’économie iranienne, sorte au grand jour. Fin janvier, dans une interview, le général Amir Hatami, ministre de la défense, annonçait que « les forces armées devaient se retirer des activités économiques qui ne les concernent pas. » Selon le cabinet du chef de l’État, la date est fixée au 21 mars, pour Norouz, le nouvel an iranien.

Une décision majeure pour l’Iran, si elle est appliquée…. Et qui n’a pu être annoncée sans l’aval du Guide, Ali Khamenei. Car les premiers visés sont les gardiens de la révolution – les pasdarans, cette armée dans l’armée de la république islamique, force autonome et choyée par rapport à l’armée traditionnelle de conscription. Les gardiens, proches des forces conservatrices dépendent directement du Guide suprême. Le président Rohani n’a aucun pouvoir sur eux, pas plus que sur l’armée traditionnelle, les forces de sécurité ou le ministère de la Justice…

Les pasdarans tiennent l’économie. Du BTP aux télécoms, de la banque aux transports, des importations de produits de luxe à la pétrochimie, ils sont partout. Y compris, depuis 2006, dans le secteur pétrolier qu’ils contrôleraient à 30% en aval, via une partie de la pétrochimie et du raffinage. L’extraction des hydrocarbures reste une chasse-gardée de la compagnie nationale, la NIOC. L’Iran détient les premières réserves mondiales de gaz et les quatrièmes de pétrole.

C’est à la fin de la guerre avec l’Irak, en 1988, alors que l’Iran était ruiné, qu’il y avait eu un million de morts et encore plus de blessés et d’invalides, que les pasdarans, cette force de volontaires qui avaient sauvé le pays, a été mise à contribution pour le reconstruire. Ils étaient les seuls à disposer de gros matériels, ils se sont lancés dans le BTP. Et au fil des années, ont investi le reste de l’économie, sans guère se soucier de rentabilité ; construisant des empires aux fonctionnements obscurs en surfant sur la vague des privatisations, en investissant des fonds de pension… Nul ne sait, pas même le gouvernement, le montant de leurs avoirs, ni le nombre de sociétés dans lesquelles ils ont, plus ou moins, des participations.

En 2016, Hassan Rohani a marqué un point sur les gardiens : leurs sociétés ont été soumises à l’impôt. Mais le président veut plus. Il a un objectif : pour sauver le régime, il veut relancer l’économie en dynamisant le secteur privé qui lui permettrait de s’appuyer sur une vaste classe moyenne qui rêve d’un Iran ouvert sur l’extérieur sans pour autant tourner le dos à la république islamique. Or par leur poids, leur impunité dans la gestion de leurs entreprises, les pasdarans rendent difficile les initiatives privées des Iraniens et freinent l’arrivée de capitaux étrangers que Rohani cherche à mobiliser (46 milliards de dollars par an).

Les États-Unis pénalisent les entreprises étrangères soupçonnées d’avoir des partenaires liés aux pasdarans. Depuis Donald Trump, de nouvelles sanctions ont visé les gardiens et refroidi, encore plus, l’intérêt des Occidentaux pour l’économie iranienne. Mais peut-on imaginer que les gardiens vont jeter le gant aussi facilement ?

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Commentaires (1)
  1. Iranien

    Chère Madame,
    Il y a environ 20 ans, de retour d’Iran, vous compariez dans un article les deux clans du régime dites « Réformateurs » et « Conservateur » respectivement à ceux qui proposaient laisser échapper partiellement la vapeur de la marmite en ébullition (la société) afin d’empêcher son explosion et ainsi sauver le régime d’un renversement, et d’autres du clan dominant, qui croyaient que dans ce cas, il serait devenu impossible de contrôler quoi que ce soit dans le pays et qu’avec la moindre ouverture politique, le régime aurait été obligé de continuer de faire des concessions jusqu’à son effondrement.

    A l’époque, votre comparaison m’a beaucoup marqué par sa justesse et je continue de la citer encore quasiment tous les jours dans mes conversations avec ceux qui s’intéressent à la politique iranienne, pour leur faire bien comprendre l’impasse dans laquelle se trouve le régime iranienne.

    Aujourd’hui après deux décennies, on est toujours au même point. Pire encore, le seuil de tolérance de Khamenei, même envers des figures du régime, a baissé considérablement : Rafsandjani, le chef du clan rival « noyé », des proches d’Ahmadinejad emprisonnés et de nombreux « réformateurs » qui ne mettent même pas en question l’existence du Guide suprême, se trouvent en prison, en résidence surveillée, ou poussés à l’exil.

    En fait, il est toujours difficile d’imaginer que le chef de l’Etat, Khamenei avec ses pouvoirs sans limite dans tous les domaines, accepterait des réformes, même minimes comme quelque « petites » libertés pour les femmes. Vivant comme nous tous, la tentative d’ouverture trop tardive du Chah précipitant la fin de son règne, il sait parfaitement que toute sorte de concession, économique, sociale ou politique, en faveur de la population, ne pourrait accélérer la chute de son régime. Alors commettra-t-il finalement sous la pression, « l’erreur » du Chah ? Espérons-le, mais rien n’est moins sûr…

    Au plaisir de lire vos prochains articles

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