BRICS : « Des pays toujours émergents ? »

Pierre Salama, Professeur émérite des universités

Pierre Salama, Professeur émérite des universités

L’Observateur du Maroc : Les Brics font face à un ralentissement économique. Mais il y a un gouffre entre la récession au Brésil et la croissance du produit intérieur brut (PIB) chinois qui se maintient à un peu plus de 7%. Au vu de ces différences, le concept de BRICS a-t-il encore du sens ?

Pierre Salama : Avant même que ne surgisse le ralentissement actuel, les différences étaient déjà importantes entre la Chine et le Brésil, ou entre la Chine et l’Inde… Cette dénomination a toujours été un peu floue mais elle faisait consensus pour désigner les principaux pays dits sous développés les plus puissants, ceux qui s’étaient relativement industrialisés ces dernières années. C’est ce qui les distinguait de pays moins avancés comme le Tchad ou le Bangladesh. La crise a rendu cette dénomination encore plus floue. Les seuls dénominateurs communs des BRICS, c’est en fait d’avoir un revenu par tête relativement élevé par rapport aux pays les moins avancés et un secteur industriel relativement implanté et, dans certains domaines, assez puissant pour pouvoir concurrencer celui des pays plus avancés. Ils partagent aussi de très fortes inégalités de revenus – bien supérieures à celles des pays avancés. En la matière, la Chine s’est par exemple quasiment latino-américanisée… Ce qui les différencie, c’est principalement l’espérance de vie, le degré d’urbanisation, la violence, l’importance de leurs investissements, l’état de leur balance commerciale, le degré de leur libéralisation financière…

Vous analysez dans votre livre les principales vulnérabilités des Brics. Quelles sont–elles ?

La vulnérabilité du Brésil n’a rien à voir avec celle de la Chine … Elle découle du fait que l’essentiel de ses réserves provient de l’entrée de capitaux. Dès lors, il suffit que ces capitaux sortent, ce qui s’est déjà produit, pour que le Brésil subisse les conséquences des crises ou des évènements qui surgissent dans les pays avancés. La situation de la Chine est très différente : elle peut résister beaucoup mieux car ses réserves proviennent des excédents très importants de sa balance commerciale depuis douze ans. Pour autant, sa vulnérabilité est d’ordre intérieur, financière et sociale, et cela suscite des inquiétudes…

Comment expliquer le ralentissement économique dans les économies émergentes ?

La globalisation produit de la contagion. Le ralentissement au Brésil est en partie lié à celui de l’économie chinoise qui a un coût très élevé pour nombre d’émergents, l’Argentine, le Mexique ou le Pérou demain. Simplement parce que la forte croissance de la Chine entraîne une forte demande de matières premières et que l’élévation de son revenu par tête entraîne des transformations dans la consommation de sa population. Comme les Chinois mangent plus de viande, il leur faut développer l’élevage et donc importer du soja du Brésil ou d’Argentine. Cela a fait la fortune de ces pays pendant des années. Mais le ralentissement de l’économie chinoise entraîne aujourd’hui une baisse des termes de l’échange pour les matières premières d’origine agricole comme le blé ou le soja ou minières : le fer a par exemple baissé de 40% en deux ans…Cela réintroduit une contrainte externe pour le Brésil, c’est à dire des difficultés à boucler sa balance des paiements, ce qui conduit Brasilia à attirer plus de capitaux de l’étranger et donc à augmenter les taux d’intérêts, ce qui ralentit l’activité économique et accentue ses problèmes. Ainsi, ce qui pouvait sembler bon –les matières premières et leur exploitation– s’avère le pire ennemi de la croissance et de l’industrie. La fragilité du Brésil par rapport à la Chine, c’est sa désindustrialisation assez massive depuis dix ans. Comme Pékin est devenu – c’est nouveau – son premier client, il suffit que la Chine tousse pour que le Brésil attrape une pneumonie…

Et en Chine ?

À la différence du Brésil, dont l’économie est plus rentière, la Chine, qui est devenue l’atelier du monde, a un taux d’investissement qui bat tous les records – 48% des richesses. C’est beaucoup trop : les capacités de production oisives prennent de l’ampleur, alourdissant les coûts. La bulle immobilière enfle avec la spéculation et risque d’éclater, faisant planer la menace de crises financières. Tout cela conduit à un ralentissement économique. D’autant qu’à la suite de l’augmentation des revenus des moins favorisés ces dernières années, la main d’oeuvre commence à coûter relativement plus cher, y compris celle de l’intérieur du pays qui était, et reste, surexploitée. C’est un jeu de domino assez atroce qui amène des entreprises étrangères à délocaliser au Vietnam où la main d’oeuvre est moins chère…

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Des pays comme le Brésil et l’Inde semblent les plus fragilisés. Peut-on craindre un effet domino ?

Encore une fois, les fragilités sont différentes. Celle d’Amérique Latine réside dans sa très grande dépendance de la Chine et de sa conjoncture – à l’exception du Mexique qui, très lié aux États-Unis, dépend plus de la situation en Amérique du Nord- ainsi que de la faiblesse de son industrie. Les fragilités de l’Inde ont peu de chose à voir avec la Chine, car son commerce avec Pékin n’est pas très important. Elles tiennent à son modèle de croissance accéléré des dernières années qui repose essentiellement sur des déficits croissants de sa balance commerciale et de son budget. Alors qu’elle était presque auto-suffisante, elle s’est ouverte brutalement et paie aujourd’hui le prix de ses déficits. L’Inde a une autre caractéristique majeure : son niveau de productivité industrielle est très faible sauf dans quelques entreprises très performantes – et dans certains services eux aussi très performants – mais qui n’absorbent pas ou peu de main d’oeuvre. Du coup, elle reste un pays encore agricole où le taux d’analphabétisme est très important. Elle a donc de grosses difficultés à s’en sortir. Elle partage en fait avec le Brésil et l’Afrique du Sud un manque d’infrastructures (routes, chemin de fer…) contrairement à la Chine qui les a beaucoup développé … Mais si la Chine implose -et c’est probable- c’est à dire si le Parti communiste n’a pas la capacité de gérer le ralentissement de l’économie et si les mouvements spéculatifs prennent trop d’ampleur, les conséquences seront immédiates pour les pays avancés et par ricochet pour les émergents. C’est un jeu de dominos à plusieurs bandes …

Ces pays peuvent-ils rester néanmoins un des principaux moteurs de la croissance ?

C’est difficile à dire. De 1960 à 2000, 29% des pays en développement avaient une croissance de 1,5 point supérieure à celle des États-Unis, c’est à dire qu’on assistait à un début de convergence avec les pays avancés. De 2000 à 2011, 86% de ces pays avaient une croissance supérieure à 2, 9 points à celle des États-Unis, traduisant ainsi une convergence plus élevée avec les pays avancés. Cela signifie que ce ne sont pas seulement la Chine ou l’Inde qui avaient une croissance forte ces dernières années, mais toute une série d’autres pays, notamment de pays africains fournisseurs essentiellement de matières premières. Le problème, c’est que cette croissance, pour de nombreux émergents, a reposé sur les matières premières et que le cycle de hausse de leur coût et des volumes échangés semble s’inverser. Le moteur de leur croissance toussote même s’il n’est pas épuisé. Si on devait assister au retournement durable du coût des matières premières, ou de certaines d’entre elles, alors oui, ce serait la fin de la convergence économique des pays en développement – dont les émergents – avec les pays avancés. On en est un peu là. Mais d’autres problèmes peuvent surgir entretemps et cela rend difficile toute prévision. Il suffirait par exemple que les conflits géostratégiques avec la Chine s’aggravent pour que le cours des matières premières, notamment le pétrole, flambe à nouveau. Ce qui profiterait aux émergents. Or en mer de Chine, les tentatives de Pékin d’élargir ses zones d’extraction de pétrole créent un conflit très fort avec le Japon et le Vietnam. Et cela peut conduire à de gros problèmes car le commerce sud-sud entre Corée et Chine et entre Chine et Japon s’est beaucoup développé. La crise structurelle de la fin des années 2007 aux années 2009 dans les pays avancés est par ailleurs loin d’être terminée et toute crise structurelle implique à terme un changement de monnaie dominante. Hier, la livre sterling a cédé la place au dollar et on assiste aujourd’hui à la montée en puissance de la monnaie chinoise et à la tentative de constituer des zones hors dollars. Une série de contrats entre émergents se concluent d’ores et déjà avec la monnaie chinoise. On assiste à un bouleversement dans la configuration des puissances. Et cela peut engendrer des conflits importants avec les États-Unis.

La « bonne gouvernance » joue-t-elle un rôle dans le développement des « émergents » ?

Les critères retenus par la Banque Mondiale pour définir la bonne gouvernance sont à base fondamentalement idéologique : démocratie, absence de corruption, respect de la propriété privée… Faut-il en conclure qu’il ne peut y avoir de croissance en l’absence de démocratie ? Ce n’est pas toujours vrai. Il y a beaucoup de corruption en Chine et pas beaucoup de démocratie, or la croissance y est très forte. Il faut se méfier de ces concepts. En réalité, ce qui entre en ligne de compte ce sont la crédibilité des gouvernements et leur capacité de mener ou non une politique de développement plutôt que les moyens par lesquels ils le font. Cela peut paraître un peu cynique, mais c’est plus proche de la réalité. Bien sûr, la corruption peut être une énorme entrave au développement et le Congo Kinshasa de Mobutu en a été un cas d’école. Mais il faut distinguer entre une corruption purement prédatrice et celle qui facilite les processus de décision et les affaires même si l’enrichissement personnel n’en est pas exclu. Il faut aussi considérer si cette corruption est pour partie redistribuée, finançant ainsi une politique clientéliste ou non…

Pour reprendre le titre de votre livre, ces pays sont-ils « toujours émergents » ?

Les économies latino-américaines, qui étaient assez industrialisées, se sont en partie désindustrialisées, en tout cas s’agissant des industries tournées vers le marché intérieur. Aujourd’hui, la demande intérieure est de plus en plus satisfaite par l’importation de produits provenant de Chine moins chers en raison du bas coût de sa main d’oeuvre et de l’appréciation des monnaies latino-américaines. C’est la conséquence de l’aisance en devises due à la fois aux bénéfices tirés des ventes de matières premières et des entrées de capitaux. Cette aisance financière a été bénéfique un temps car elle a permis de financer, en Argentine et au Brésil, moins au Mexique, une politique sociale. Mais cet argent n’a été affecté ni à la recherche ni à une véritable politique industrielle sur des filières innovantes, d’où la désindustrialisation massive au Brésil. Je pense en fait que nous sommes arrivés à un tournant, au moins pour certains pays, notamment les latino-américains. Leur modèle est épuisé ❚

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