Un califat qui oblige Bagdad à des révisions déchirantes

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C’est peu dire que l’offensive fulgurante lancée par Daech dans le nord de l’Irak le 9 juin rebat les cartes dans toute la région. Le groupe djihadiste, qui contrôle désormais de grandes portions de territoires en Irak et en Syrie, vient de proclamer un « califat islamique » à cheval sur ces deux pays, d’ériger son chef Abou Bakr al Baghdadi au rang de calife et d’appeler tous les mouvements djihadistes à lui faire allégeance. Consécration de cette évolution : l’EIIL (État islamique en Irak et au Levant) change d’appellation pour devenir « État islamique » tout court. Quelles peuvent être les conséquences de cette insurrection djihadiste hétéroclite et contre nature qui embrigade d’ex-membres d’Al-Qaïda en Irak, des tribus irakiennes et d’anciens fidèles du régime nationaliste et …laïc de Saddam Hussein : dignitaires du parti Baas, officiers de l’armée ou des services secrets irakiens sunnites exclus des rouages de l’Etat et du pouvoir après la chute du Raïs et humiliés par la domination chiite instaurée par le premier ministre irakien Nouri El Maliki ?

Le renforcement de Daech en Syrie

Le groupe entend balayer les frontières dessinées en 1916 par les accords Sykes-Picot sur les décombres de l’empire ottoman et installer sur l’est de la Syrie et le nord-ouest de l’Irak un « califat » qui deviendrait une base du djihad dans toute la région, à l’image de ce que fut l’Afghanistan pour Al Qaïda. L’implantation des combattants de Daech dans les deux pays lui a permis de se renforcer à deux niveaux – matériel et effectifs humains – sur le front syrien. Matériel car il ramène en Syrie des armes lourdes et des blindés récupérés dans l’attaque des bases militaires irakiennes et utilise en Irak des missiles sol-air récupérés en Syrie…Ajoutés aux centaines de millions de dollars prélevés dans les banques irakiennes notamment, ces armements permettent à Daech de reprendre des villages du nord syrien d’où il a été chassé au début de l’année par les rebelles de l’ASL (Armée Syrienne Libre) et du Front Al Nosra. Le mouvement renforce aussi ses effectifs car de très nombreux combattants et responsables locaux de al Nosra, et parfois des groupes apparentés à l’ASL, qui ont pourtant combattu très durement Daech, rejoignent aujourd’hui leur ennemi d’hier. Par intérêt, par volonté de protéger leur tribu ou par peur, le groupe djihadiste diffusant sans cesse des vidéos atroces montrant le sort réservé à ceux qui auraient la tentation de lui résister. Autre facteur, plus marginal mais réel, favorisant le recrutement : les avancées de Daech dopent son prestige auprès des apprentis djihadistes occidentaux ou arabes. Autant dire que la rébellion syrienne, prise en étau entre les bombardements de Assad et les défections au profit de Daech, est en mauvaise posture.

Les limites de « l’Etat Islamique » en Syrie

La promesse de Barack Obama d’armer l’ASL pour l’aider à combattre Daech, permettra-t-elle de l’affaiblir en ouvrant un second front contre ce mouvement en Syrie ? Outre que cet engagement vient beaucoup trop tard pour être réellement efficace, il semble surtout destiné à faire taire les critiques qui, aux Etats-Unis, reprochent au chef de l’exécutif américain sa mollesse en Syrie. Pour autant, l’effroyable réputation du groupe djihadiste rend difficile la pérennité de ses avancées en Syrie, d’autant que les exécutions de ralliés par les autres groupes rebelles sont là pour dissuader les défections. Haï pour ses exactions, ses pillages et ses sabotages, Daech y est perçu comme un « occupant » en raison de la présence de nombreux étrangers dans ses rangs et les soupçons d’accointance avec le régime de Damas. La volonté de Assad de s’attirer les bonnes grâces des Américains et des Européens en bombardant certaines de ses positions vient elle aussi beaucoup trop tard pour être crédible : jamais jusqu’ici, Damas n’avait sévi contre l’EIIL, réservant ses pilonnages aux autres groupes rebelles. Mais c’est surtout le redéploiement des forces irakiennes, iraniennes et du Hezbollah libanais qui combattent aux côtés des troupes de Assad qui pourrait, à terme, changer la donne en Syrie. Bagdad a d’ores et déjà rappelé plusieurs milliers de miliciens chiites irakiens qui s’y trouvaient pour protéger Bagdad d’un éventuel assaut de Daech. Certes, aucun rappel des miliciens iraniens ou du Hezbollah – les plus décisifs sur le terrain – ne semble avoir eu lieu pour l’instant. Mais si la guerre civile en Irak devait s’aggraver, le maintien de leurs effectifs mobilisés en Syrie aux côtés de Assad deviendra problématique.

La marginalisation d’Al Qaïda

La proclamation du « califat islamique » et son appel à mener une guerre sainte planétaire est un défi à Al Qaïda et au successeur de Ben Laden, Ayman al- Zawahiri. Ce dernier avait désavoué Daech quand ce groupe a tenté d’imposer sa loi en Syrie et d’écraser les autres composantes de la rébellion syrienne. Loin d’être finie, cette guerre dans la guerre syrienne a déjà fait plus de 6000 morts depuis le début de l’année. Elle a conduit al-Zawahiri à désigner Al-Nosra comme la branche officielle d’Al-Qaïda en Syrie et à exiger que Daech quitte ce pays où son extrémisme affaiblit la rébellion et concentre ses forces dans la guerre en Irak. Aujourd’hui, quoi qu’on pense de la légitimité de « L’Etat Islamique », sa proclamation du « Califat » reste l’évènement le plus important pour le djihadisme international depuis les attentats du 11 septembre. Toute la nébuleuse des groupes djihadistes va devoir le soutenir ou s’opposer à lui. Y compris Al-Qaïda et le Front al-Nosra.

Le rapprochement américano-iranien

Le proverbe selon lequel « l’ennemi de mon ennemi est mon ami » joue ici à plein. Depuis la prise d’otages à l’ambassade américaine de Téhéran il y a plus de trois décennies, Washington n’a plus de relations diplomatiques avec l’Iran et la volonté de la Répu- blique Islamique de se doter de l’armée nucléaire a encore aggravé les choses. Mais la conjonction d’intérêts rapproche les deux ennemis d’hier. Déjà, la détermination américaine de profiter de l’élection du président « modéré » Hassan Rouhani pour avancer sur le règlement du dossier nucléaire, a amorcé un début de détente. Washington sait aussi que toute solution politique en Syrie est illusoire sans Téhéran qui assure une aide financière et militaire déterminante à Bachar al-Assad. De son côté, l’Iran entend que les chiites – mais pas forcément par Nouri al- Maliki – continuent à dominer un Irak qui abrite les lieux saints chiites. Le maintien d’un pouvoir chiite à Bagdad est aussi la condition sine qua non de la consolidation du fameux Téhéran- Bagdad-Damas-Liban (par Hezbollah interposé). Ces préoccupations iraniennes rejoignent la crainte de Washington de voir un djihadistan sunnite s’enraciner dans la région et menacer sa sécurité. Obama et Rouhani ont donc toutes les raisons de renouer pour lutter contre leur nouvel ennemi commun. Quitte à mécontenter leurs alliés traditionnels dans la région : Israël, qui ne croit pas un mot des bonnes intentions iraniennes en matière de nucléaire, et l’Arabie Saoudite qui voit d’un très mauvais oeil le rapprochement américano-iranien consacrer l’Iran grande puissance régionale.

La menace d’une guerre sunnites-chiites

Le groupe dirigé par El Baghdadi accélère la désagrégation de l’Irak entre d’un côté un sud et une capitale, Bagdad, majoritairement chiites et de l’autre un Kurdistan (18% de la population) indépendant de facto depuis 1991 et qui revendique désormais la riche ville pétrolière de Kirkouk comme capitale. Rien ne dit que l’aide de la Russie, qui a livré cinq avions de combat Sukhoi à Bagdad, et des Américains qui ont dépêché experts militaires et drones soit de nature à affaiblir réellement « L’Etat Islamique », même si des dissidences commencent à s’y manifester concernant notamment le partage du butin entre djihadistes, tribus et anciens de Saddam Hussein. La gestion par la terreur – exécutions massives et opérations kamikazes – instaurée par Daech et les ex-forces d’élite de Saddam, est en effet redoutablement efficace : elle est à l’origine de la débandade de l’armée irakienne qui a abandonné sans combattre Mossoul, la seconde ville du pays. D’autant que les soldats, majoritairement chiites, n’étaient pas prêts à mourir pour défendre un territoire sunnite. La bourrasque commence par ailleurs à toucher le Liban, où la ville de Tripoli a déjà été le théâtre d’affrontements très meurtriers entre pro et anti Assad, et menace la Jordanie. Avec trois attentats en une semaine, la crainte d’un retour au cycle infernal des voitures piégées au Liban est omniprésente. Mais l’absence d’implantation de Daech et de tout soutien au sein de la population relativise les risques. D’autant que ni l’Arabie Saoudite, dont des donateurs privés ont contribué à la montée en puissance de l’EIIL, ni l’Iran, les deux puissances régionales et ennemies, ni la Turquie ne semblent souhaiter l’extension d’un danger qui, à terme, les menacerait aussi. Pour autant, le maintien du statu quo politique à Bagdad serait suicidaire. Car la poursuite de l’exclusion des sunnites ne ferait que galvaniser l’Etat Islamique qui est avant tout l’agrégation de soulèvements sunnites. En même temps qu’elle fait planer la menace d’un conflit ouvert sunniteschiites dans toute la région ❚

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