La volte face obligée d’Erdogan

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Est-ce l’effet d’un coup de fil de Barack Obama peu après que son secrétaire d’Etat John Kerry ait affirmé que « ne pas aider » à sauver Kobané « aurait été immoral » ? Recep Tayyip Erdogan s’est en tout cas résolu ce lundi à infléchir sa position alors qu’on se demandait jusqu’à quand le président turc pourrait regarder les bras croisés l’offensive des djihadistes à Kobané, la troisième ville kurde de Syrie située quasiment sur sa frontière. Jusque là, Ankara semblait décidée à ne rien faire pour y aider les Kurdes assiégés depuis plus d’un mois par Daech. C’était un blocage majeur car la Turquie est plus que la seule puissance régionale capable de s’opposer militairement à cette organisation. Elle peut aussi empêcher les djihadistes de franchir sa frontière pour rejoindre les rangs de l’EI et surtout ne pas bloquer cette même frontière pour laisser passer les armes et les volontaires kurdes qui veulent aller prêter main forte à leurs frères syriens. Pendant un mois Ankara n’aura fait ni l’un ni l’autre.

Laisser Daech massacrer ses ennemis

Pour Erdogan en effet, le danger de Daech est moindre que celui représenté par ses deux bêtes noires : les Kurdes turcs du PKK (et leur pendant syrien du PYD) et le régime de Assad dont la chute est devenue pour lui une affaire personnelle. « Kobané, c’est une bataille entre deux groupes terroristes » déclarait même Ankara, signifiant ainsi qu’il n’y a pas lieu de choisir entre Daech et Kurdes. Pire : Erdogan bombardait le 14 octobre, pour la première fois depuis plusieurs années, des positions du PKK qui protestait contre son inertie et exigeait l’ouverture d’un corridor pour laisser passer armes et combattants. Ce pilonnage constituait une parfaite illustration du problème d’Erdogan. Le président turc redoute plus que tout qu’une aide aux Kurdes syriens, alliés du PKK, renforce celuici et finisse par favoriser la création d’un Kurdistan indépendant en Syrie à l’image du Kurdistan irakien, ce qui offrirait une base arrière au PKK. Il a donc laissé l’EI massacrer ses deux ennemis au risque de mettre fin au cessez le feu conclu en 2013 avec le PKK et de faire planer l’ombre de la guerre civile sur la Turquie en relançant un conflit qui fit quelques 40 000 morts…

Sauver la face

Ce risque n’est sans doute pas étranger à l’évolution affichée par Erdogan qui ne demande plus la création d’une zone tampon protégée par une zone d’exclusion aérienne en Syrie et avance une idée plus réaliste : une zone de sécurité sur le territoire turc pour protéger la frontière avec la Syrie et accueillir un éventuel nouvel afflux de réfugiés. Surtout, il ne s’est pas opposé au largage pour la première fois dans la nuit du 19 au 20 octobre d’armes, de munitions et de matériel médical fournis par les Kurdes d’Irak au dessus de Kobané. Les vives critiques des pays de l’Otan, dont la Turquie est membre, et les pressions américaines rendaient, il est vrai, son intransigeance intenable. La situation intérieure turque pèse aussi beaucoup : l’image de la « Nouvelle Turquie » qu’il promet de créer commençait à se détériorer et une éventuelle relance de la guerre avec le PKK remettrait en cause ses deux grandes ambitions, la paix avec les Kurdes et la réforme constitutionnelle impossible à mener sans les voix de ces derniers. Du coup, Ankara annonce même ouvrir sa frontière pour laisser « les Kurdes d’Irak » – avec lesquels Erdogan n’a pas de problème majeur – voler au secours de Kobané mais « sans armes ». Celles-ci ayant été larguées par les Etats-Unis, l’honneur du président turc est sauf. En attendant de savoir si sa bonne volonté affichée se concrétise sur le terrain ou si Erdogan cherche avant tout à gagner du temps ❚

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