La longue nuit se prolonge

Jamal Berraoui

Jamal Berraoui

Si vous avez un peu de temps, suivez ce qui se dit sur Al Jazeera et Al Arabiya. Vous n’en saurez pas plus sur les vraies raisons du conflit dans le Golfe persique, puisque tous les pays concernés soutiennent des groupes armés, en Syrie, au Yémen, en Lybie, ou ailleurs. Mais vous apprendrez beaucoup sur la nature de ces sociétés.
Il n’y a aucune voix dissonante, cela on peut s’y attendre. Mais la violence du discours est inimaginable. Sur Al Jazeera, on parle de « L’organisation des deux Mohammed », comprenez les deux princes héritiers des Emirats et de l’Arabie Saoudite, pour placer ces deux pays de l’autre côté du « groupe de Tamim ». De grands académiciens, analystes, etc. expliquent à répétition que leur camp est le bien absolu.
Ce corsetage sur les médias est envisageable pour des régimes autoritaires, et même dictatoriaux, ce qui est le cas. Mais que dire de la société civile ? Des associations de droits de l’homme qui prennent fait et cause pour leur pays, dans un conflit de cette nature, c’est inimaginable et c’est pourtant le cas. Il y a donc un chauvinisme exacerbé. Quand vous entendez un journaliste dire
« Si nous voulions changer le régime Qatari, ce serait plus facile que de boire de l’eau. Ils ne sont que 200.000 », ou un académicien qatari affirmer : « Les Dabiani (Abu Dhabi) nous connaissent, nous les avons écrasés au 17e siècle », vous vous dites la guerre est proche, mais pas du tout.
Il n’y a pas une seule voix, qui calmement, resitue la région dans la géopolitique internationale : Trump veut une grande alliance contre l’Iran, mais son administration tient à son alliance avec le Qatar. On oublie que la base US dans ce pays est la plus importante dans la région. L’ancien dirigeant de la CIA a avoué que le Qatar a reçu les Talibans et les Hamas à la demande des Américains. Dans le jeu d’équilibriste du Qatar, il y a la bienveillance US, mais aussi italienne. Les USA ne veulent pas d’une stabilisation du Qatar, même si les Al Thani sont coutumiers des successions précipitées. Ils se sont empressés de signer un accord sur la lutte anti-terroriste avec Doha, pour désannoncer la crise.
Le Golfe est une région importante sur l’échiquier par ses réserves pétrolières, mais aussi par sa position. Nul ne veut la voir déstabilisée. En plein Printemps arabe, l’Europe a fermé les yeux sur l’intervention au Bahreïn pour mater les chiites. L’embargo sera levé, ce n’est qu’une question de temps et de formule à trouver pour satisfaire les égos.
Resteront les blessures et elles sont graves. Des familles ont été séparées, l’Egypte a renvoyé des étudiants et même des malades qataris. Des instances religieuses ont été impliquées des deux côtés avec des fatwas ridicules. Ces séquelles, dans des sociétés tribales, perdureront longtemps.
L’argument du soutien au terrorisme, en y incluant les Frères musulmans et le Hamas, lève une partie du voile. Ce qui est en jeu c’est la reconfiguration du Moyen-Orient avec une Egypte affaiblie par al-Sissi qui serait à la remorque de Ryad. Cet ensemble, pour contenir l’Iran, devra s’entendre avec Israël. La question palestinienne passe à la trappe. C’est un vieux projet américain qui est en marche. Les peuples dans ces contrées n’ont pas droit au chapitre. Mais les dirigeants, même jeunes et fougueux, ne sont pas tout à fait libres, car les grandes puissances veillent.

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