Le Quai en marche

Vincent HERVOUET

Mercredi était une journée sans chocolats pour les ambassadeurs étrangers qui coulent une pré-retraite enviée à Paris… Une journée de corvée : chacun a dû envoyer un télégramme à son ministre pour lui présenter son nouvel interlocuteur français, l’homologue qui sera bientôt son meilleur ami ou son ennemi intime et lui raconter d’où il vient et à quoi s’attendre.
Tous les ambassadeurs ont laissé entendre qu’ils connaissaient très bien le nouveau locataire du Quai d’Orsay… Après tout, ils sont aussi payés à cela. François Beyrou était donné favori depuis plusieurs jours et les Excellences réclamaient de l’aide à leurs amis français. Il faut beaucoup d’amitié et une imagination débordante pour expliquer la vision du monde, les grandes options stratégiques ou l’expérience des relations internationales de ce genre de politiciens régionaux, grands féodaux incollables sur le découpage électoral et qui parlent couramment la langue de bois mais ne pratiquent ni l’arabe, ni le Mandarin, ni même l’anglais…
La vérité, c’est que François Bayrou le Béarnais s’y connait à peu près autant que Jean-Marc Ayrault le Nantais qui sera resté en poste un an et demi et à qui les Affaires sont restées totalement étrangères. Et puis, Jean-Yves Le Drian a été nommé. Cela tombe bien, tous les ambassadeurs le connaissent ! Surtout ceux d’Afrique et du monde arabe. Il a été pendant cinq ans l’inamovible ministre de la Défense. De l’avis général, il a réussi à ce poste. Les opérations extérieures en Centrafrique, au Sahel, en Syrie/ Irak ont été menées sous son autorité. Il est discret et prudent. Les attentats terroristes et la guerre implacable faite à Daech l’ont mis en pleine lumière et les Français ont apprécié sa réserve. C’est d’ailleurs le seul ministre qui ait échappé à l’impopularité. Il était le glaive du Président et le meilleur fantassin du commerce extérieur, vendant sous-marins et rafales comme des petits pains. Les industriels de la Défense ont bataillé pour qu’il reste à son poste. Lui aussi. En vain : il aurait fini par représenter un Etat dans l’Etat et la saison est aux courants d’air violents.
Le « dégagisme » peut emporter même les menhirs bretons. Il cède donc la place à une femme, ce qui est toujours photogénique. Sylvie Goulard entre pour la première fois au gouvernement. C’est une excellente technocrate devenue militante farouche d’un fédéralisme européen qui pourfend volontiers les égoïsmes nationaux, au nom de l’intérêt supérieur de l’Europe en devenir. Elle n’a aucune expérience des questions militaires. Le choix de cette personnalité et l’intitulé martial de son poste qui redevient Ministre des Armées laissent rêveur. Tout comme la nouvelle appellation du Quai d’Orsay : Ministère de l’Europe et des Affaires étrangères. Cela dit bien la priorité du nouveau Président. L’Europe est son horizon. C’est là qu’il entend restaurer l’influence et l’image dégradée de la France. C’est le chantier sur lequel il voudra être jugé. C’est au nom de l’Europe que les réformes impopulaires seront menées. Relever le projet européen qui ressemble à un miroir brisé où la France ne se reconnait plus, voilà l’ambition ultime. Une utopie pour les uns. Une vision pour d’autres. Le reste ne relève pas seulement de l’intendance, notamment les questions de sécurité. Sur ce terrain, Jean-Yves Le Drian apporte au nouveau président son expérience, son expertise, ses réseaux. Il est familier du monde arabe et de l’Afrique. Il en connait les dirigeants auxquels il inspire confiance. Il représente pour eux une forme de continuité de l’action française. En exagérant à peine, on pourrait soutenir que la diplomatie française s’est endormie pendant la décennie où elle a été pilotée par d’anciens premiers ministres en fin de carrière (Juppé, Fabius, Ayrault). Alignée sur les positions américaines, inaudible dans l’enceinte européenne, impuissante dans le chaos du Moyen-Orient… Le Quai d’Orsay, maison de retraite de première classe ! La France s’est ainsi retrouvée isolée et impuissante à peser sur le cours des évènements.
Il n’y a qu’en Afrique qu’une politique étrangère a été tentée. Avec des résultats fragiles ou contestables comme au Mali ou en Centrafrique. Mais avec du courage, une volonté, des moyens. Or, c’est le ministère de la Défense qui a été en réalité ce ministère de l’Afrique Avec une bonne dose d’optimisme, on peut donc prétendre qu’en choisissant Jean-Yves Le Drian pour piloter sa diplomatie, Emmanuel Macron remet le Quai en marche.

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