L’épreuve de force au Venezuela

Par Vincent Hervouët

Il y a une malédiction des pays pétroliers et gaziers. Un rapide tour d’horizon montre que ces pays bénis du Ciel ont plus souvent que les autres des impotents à leur tête. Comme si la richesse scandaleuse du sous-sol allait de pair avec le scandale politique en surface. Incurie, corruption, pénuries, mafias, fuite des cerveaux : il n’y a pas de fatalité, mais l’économie de rente favorise ces dérives.

Le cas du Venezuela est une expérience ultime, chimiquement pure. C’est Ubu au pays de l’or noir.
Depuis six ans, Nicolas Maduro a poussé jusqu’à la caricature ce que son mentor Hugo Chavez pouvait avoir d’idéologue, de provocant et d’obstiné. Le régime bolivarien s’est enfermé dans une fuite en avant. Il a accaparé tous les pouvoirs. A méthodiquement purgé l’Etat dans tous ses rouages. Et ruiné l’économie. Le Venezuela devrait être l’émirat de l’Amérique latine. Il est sa honte.

Désastre humanitaire sans précédent Le naufrage tient en quelques chiffres. Ils ne parlent pas, ils crient. Le FMI estime que l’inflation atteindra 10 millions pour cent en 2019. Cette course folle produit les pénuries en cascade et réduit la classe moyenne à la misère. La mortalité infantile a augmenté l’an dernier de 30%, les décès en couche de 66%, les cas de malaria de 76%. Quatre hôpitaux sur cinq n’ont plus l’eau courante. Du coup, cinq millions de Vénézuéliens se prépareraient à prendre les routes de l’exil, sur lesquelles les ont précédés deux millions et demie de leurs compatriotes. Les pays voisins tanguent. La Colombie appelle à l’aide. L’Amérique latine n’a jamais affronté pareille hémorragie, connu pareil désastre humanitaire.

Enfin, les trois-quarts des habitants souhaitent le départ de Nicolas Maduro. Chiffre sans surprise : les dernières élections auxquelles l’opposition a participé se sont soldées par la bérézina du parti au pouvoir. C’était il y a quatre ans. Un scrutin vain : l’Assemblée nationale élue lui étant hostile, Nicolas Maduro a transféré tous les pouvoirs à une Assemblée constituante à sa main. L’opposition réduite à l’impuissance s’est épuisée. Ce tour de passe a permis à la nomenklatura de se maintenir. Il n’a rien réglé au désespoir des habitants. Nicolas Maduro a organisé un simulacre pour se faire réélire. Mais le régime est dans l’impasse, le pays isolé, le peuple se noie.

« Président par intérim » Depuis un an, la colère gronde dans les casernes. C’est la seule institution qui tienne encore à peu près debout. Le régime se méfie, les purges se succèdent. Les débuts de mutinerie aussi. Lundi 21, un groupe de soldats de la Garde nationale a dévalisé l’armurerie et tenté de déclencher une insurrection. Ils ont été arrêtés.

Cela ressemble à une répétition. Le nouveau chef que l’opposition s’est donnée s’appelle Juan Guaido. Il a 35 ans. Il a aussitôt promis l’amnistie aux militaires qui se rebelleraient. C’est mieux qu’un encouragement. Le secrétaire général de l’Organisation des Etats américains, qui est en guerre ouverte avec Nicolas Maduro, a aussitôt reconnu le député Guaido comme « Président par intérim ». A l’évidence, Washington et les pays latino-américains ont décidé de soutenir les Vénézuéliens qui sont décidés à l’épreuve de force. Elle a commencé dans la rue mercredi, avec la manifestation de l’opposition à laquelle le régime a répondu en mobilisant ses partisans. Le sang a recommencé à couler. Plus que jamais. Et toute la question désormais est de savoir combien de temps l’armée restera passive devant cette hémorragie. Pour ne pas dire complice.

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