Prendre la pose plutôt que de prendre Daech au sérieux

Vincent HERVOUET

Vincent HERVOUET

La coalition rassemblée par les Américains pour combattre les djihadistes de Daech ratisse large. Sous les plafonds dorés du Quai d’Orsay où se tenait la Conférence internationale sur l’Irak, les ministres d’une trentaine de pays se pressaient pour figurer sur la photo de famille comme des combattants dans les tranchées. En théorie, les principaux membres de l’otan sont au coude à coude avec les membres de la Ligue Arabe. Tel un chef de bataillon, François Hollande au centre du groupe, flanqué du Président irakien et du Secrétaire d’Etat John Kerry. Un aller-retour à Bagdad avec escale au Kurdistan, une conférence de presse solennelle à l’Elysée et les premiers raids des Rafales ont crédibilisé le message présidentiel : la guerre aux djihadistes serait devenue la priorité de la politique française. C’est le « story telling » importé des Etats- Unis par les communicants. L’opinion n’est pas dupe de cette posture martiale et comprend que le président français cherche en Mésopotamie à restaurer un peu de l’autorité que lui refusent des sondages toujours plus cruels. La guerre pour susciter l’union sacrée. La guerre pour faire oublier les déconvenues intérieures. Manoeuvre banale et vaine : deux Français sur trois n’ont plus confiance et espèrent la fin prématurée du quinquennat. La Bible fait de l’Irak, le pays du Diable. C’est en tout cas le pays d’une tentation récurrente, puisque Bush père et fils déjà y avaient porté la guerre en espérant reconquérir leur opinion publique… Tout comme Obama à la veille du scrutin du mid-term. Sur la photo de famille, ce sont souvent les absents que l’on remarque. À Paris, les Iraniens et les Syriens font défaut. Téhéran prétend avoir refusé d’envoyer son ministre. De leur côté, les Américains affirment avoir mis leur véto à la présence des représentants iraniens. Pour une fois, les deux versions sont vraies. Les uns et les autres avaient posé des conditions impossibles à réunir. L’Iran panique. L’Amérique hésite. L’heure n’est pas encore venue du grand troc, des retrouvailles iranoaméricaines qui redessineront la région. Reste qu’on voit mal comment régler la crise aigüe qui menace de démembrer la Syrie et l’Irak, sans concertation avec Téhéran. Comment ignorer l’Iran quand ses voisins immédiats, contrôlés par des régimes alliés, sombrent dans les règlements de comptes entre sunnites et chiites ? Comment ne pas voir que l’indépendance de facto que les Kurdes ont acquise à Erbil fait peser une hypothèque sur l’intégrité de l’Iran comme de la Turquie ? Ce constat a d’ailleurs rapproché les deux pays depuis un an, malgré la guerre que se font leurs alliés respectifs en Syrie. La France prétend avoir pris conscience de la menace que représentent les djihadistes faisant au Moyen- Orient l’apprentissage de la terreur et de la sauvagerie. Mais elle aussi répugne à en tirer les conséquences. À abandonner « l’utopie du printemps arabe ». Il n’est toujours pas question de renouer le dialogue avec Damas. L’ambassade reste fermée et Bachar EL Assad toujours considéré comme « indigne de vivre sur cette terre » comme l’avait étrangement proféré Laurent Fabius. Le quai d’Orsay s’obstine à chercher parmi les rebelles syriens des islamistes fréquentables. Sans voir que la montée en puissance de l’EIIL a simplifié les données. Aussi détestable soit-il, Bachar El Assad a tenu bon. Il est objectivement un allié face aux djihadistes qui ont prospéré sur les ruines. La coopération entre services anti-terroristes est une urgence. Pendant la guerre, les démocraties se s’étaient résignées à s’allier avec Staline pour abattre l’empire nazi. Le raisonnement vaut pour les pays du golfe, notamment l’Arabie et le Qatar qui rechignent à tout aggorniamento diplomatique. Daech est largement leur créature et elle leur a échappé. Ryad redoute autant le retour au pays des milliers de saoudiens qui font le djihad que le retour de l’Iran dans le concert des nations. Dans le Golfe, comme à Paris ou à Washington, on prend la pose mais on se refuse de regarder la réalité, qui est pénible, en face ❚

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