Bill Laurance : « Le Jazz et la musique Gnaoua sont d’une grande spontanéité »

Fondateur du groupe Snarky Puppy, le virtuose du piano et star britannique du jazz contemporain nous explique comment la musique Gnaoua a été pour lui « une grande source d’inspiration ».

Cette année, vous avez participé à la 20e édition du festival Gnaoua d’Essaouira. Quel est votre sentiment ?

C’est très spécial pour moi parce que c’est ma 3e fois au Maroc. Les deux dernières fois, j’avais enregistré dans mon téléphone des musiciens locaux à Marrakech, à Tanger et dans l’Atlas marocain. Lorsque j’ai escaladé le Toubkal, j’avais enregistré ces sons dans mon téléphone puis, en rentrant chez moi, j’ai écrit de la musique inspirée par ces rythmes. Mon 2e album « Swift » a été grandement inspiré par les rythmes nord-africains et la culture marocaine. Donc, c’est génial de revenir à l’endroit où ça a commencé ! C’est comme un cercle complet de mon processus de création, de revenir jouer dans l’endroit où j’ai eu la 1ère inspiration et jouer avec des musiciens marocains authentiques qui ont respiré la musique Gnaoua toute leur vie. Je suis super excité d’être ici pour la 20e édition. Et puis il y a la culture, les gens, l’architecture, le thé, le tajine, j’adore tout cela. En plus, Essaouira est un endroit excitant, c’est à la fois différent et proche de l’Europe. Ça reste accessible, c’est un peu la porte entre l’Europe et l’Afrique.

Avant votre concert de fusion, vous avez répété avec Maâlem Khalid Sansi. Parlez-nous de cette expérience ?

C’est un échange incroyable ! Notre expérience et notre formation en musique sont très différentes, je n’ai jamais cru possible qu’il pouvait jouer certaines choses, particulièrement en ce qui concerne les rythmes, sa compréhension des rythmes est juste impressionnante ! On a tous été bluffés par la façon dont le rythme est exécuté ici mais je pense que c’est un truc harmonique. Je joue différemment et mon approche harmonique doit l’intéresser ; c’est un peu la rencontre entre le rythme et l’harmonie, jusqu’à ne devenir qu’un. Mais c’est vraiment un travail d’apprentissage et il faut travailler dur pour faire des compromis et se rencontrer à un endroit où on peut s’entendre. En fait, chacun explore le répertoire musical de l’autre pour essayer d’aller plus loin !
En fait, ce n’est pas évident de réussir une fusion. Quel est selon vous le secret de la réussite ?

Cela dépend de la vérité, la musicalité et la personnalité de chaque musicien. Lorsque j’ai rencontré khalid Sansi, j’ai dû connaître toute sa famille, ses musiciens, ses danseurs, son propre père, son frère sont aussi des musiciens,… c’est dans son sang, il a grandi en faisant cela. Il y a aussi le côté spirituel de ma musique et c’est ce genre d’inspiration qui vous donne un jeu plus intense. Dans une collaboration, j’essaie de trouver des sections dans ma propre musique, une sorte de plateforme ouverte et simple, où l’autre artiste pourrait créer sa musique, donc, j’essaie lui fournir la plateforme où il pourra ramener l’essence même de sa personnalité, sans pour autant occulter la mienne.

Ma fusion avec Maâlem Sansi, c’est un peu la rencontre entre le rythme et l’harmonie, jusqu’à ne devenir qu’un.

Vous mixez votre musique avec les rythmes africains, vous avez collaboré avec plusieurs artistes africains comme Salif Keita, …qu’est-ce qui vous attire dans ce genre de musique en tant que jazzman ?

C’est l’ultime, c’est le commencement de la musique pour moi. Quand j’étais jeune musicien, j’étais inspiré par la musique nord-américaine noire, le Jazz, le blues, puis plus tard, le Hip Hop, R’n’B, la soul, Motown, …finalement, tous ces styles sont originaires d’Afrique, j’ai toujours été intéressé par la source de ces musiques et tout ce qui gravitait autour. Donc, les musiques africaines sont la source originelle de tellement de world musiques, et le fait d’avoir cette gravité est très significatif d’une certaine manière. C’est pour cette raison que ça m’a toujours attiré et puis c’est assez simple harmoniquement parlant ; le rythme est l’élément dominant, ce le pouls, le n°1, l’harmonie c’est le n°2, tout commence par le beat et je pense que l’Afrique comprend mieux ceci que les autres !

Vous avez commencé à jouer de manière professionnelle à l’âge de 14 ans. Pourquoi le jazz ?

Le Jazz représente le sens de la liberté, ça embrasse la spontanéité, c’est un peu similaire à ce que khalid Sansi fait, le fait d’être dans l’instant tout le temps, on peut dire cela de plusieurs styles musicaux mais dans le Jazz, il y a une spontanéité plus prononcée et que je retrouve dans la musique Gnaoua aussi. Je trouve cette grande liberté dans l’instant excitante, vous savez, j’ai eu une formation classique, alors j’ai ressenti le besoin de laisser tomber certaines règles pour créer quelque chose de différent, et le jazz justement vous permet cette liberté. D’ailleurs, pour improviser, une fois que vous avez compris un peu la théorie et l’harmonie, vous pouvez ramener votre touche et votre personnalité. Je pense que le jazz me permet de trouver ma propre voix et mon propre chemin. C’est une sorte de plateforme pour créer et développer ton propre son, la musique classique te permet de développer ta propre interprétation de la musique, tandis que le jazz te permet de créer ta propre voix. De plus, le jazz se marie avec plusieurs styles, je suis attiré par le rythme, le swing !

Vous composez également de la musique pour films, qu’est-ce qui vous attire dans cette discipline ?

En fait, ma musique était souvent utilisée pour accompagner la dance, c’est génial de voir sa musique se fondre en mouvements physiques, c’est comme raconter des histoires avec une chanson même si c’est lyrique, ça t’emmène en voyage. Beaucoup de gens trouvent ma musique très visuelle, j’ai composé de la musique pour quelques courts-métrages et des publicités dans le passé, j’ai toujours voulu raconter des histoires, d’ailleurs, je suis en train d’écrire la musique d’un film à Cuba, ça serait un challenge intéressant, le fait d’être derrière les personnages, derrière l’histoire !

Votre dernier album « Aftersun » fait référence à l’exploration spatiale et la vie dans le Cosmos, pourquoi ce sujet ?

J’ai toujours été fasciné par la série « Cosmos » de l’astronome américain Carl Sagan, c’est un philosophe génial et un poète qui parle de manière scientifique de l’exploration de l’espace. Je ne suis pas religieux mais si je l’étais, je croirais en les étoiles, c’est un peu mon style, c’est un moyen de trouver un endroit meilleur. J’adore l’idée qu’il y a d’autres mondes que le nôtre ! J’ai toujours pensé à la qualité céleste de l’espace, à la créativité, c’est ce que je trouve fascinant dans le jeu de khalid Sansi et c’est ce que j’essaie de faire, j’essaie d’atteindre ce niveau.

Des artistes avec qui vous voudriez jouer ?

Herbie Hanckok a été une grande inspiration pour moi, j’ai toujours aimé son côté spirituel et bouddhiste. J’adore Bjork, j’aimerais aussi faire plus de choses avec Salif Keita, je trouve que son rythme et sa précision sont juste incroyables. J’aimerais faire un projet avec le producteur de basse Goldy, dont le son style est très électronique et puis, il y aussi des collaborations avec David Grosby qui prennent forme.

D’autres projets ?

J’ai le projet d’un album solo piano dont la sortie est prévue début de l’année prochaine. En fait, j’essaie de changer le contexte à chaque fois, il faut trouver l’inspiration en permanence et créer des choses différentes.

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