Entretien exclusif : Hamza Bennani Smires, un jeu où se mêlent émotion, liberté et douceur !

Agé de 35 ans, le trompettiste marocain (HBS Quartet) a subjugué le public par sa sublime interprétation des « douces folies de Satie » en clôture de la 19 e édition du Printemps des Alizés d’Essaouira. Une œuvre moderne et métissée à la croisée des chemins de la musique classique, du Jazz et des musiques du monde.

 

 

C’est la première fois que vous vous produisez à Dar Souiri, un lieu à la fois mythique et magique. Quel est votre sentiment ?

On est très content d’avoir été choisis pour clôturer un festival marocain, et effectivement, Dar Souiri est un lieu vraiment mythique, j’avais vu plusieurs photos de ce festival et suis très content d’avoir pu jouer ici.

 

Cette proximité avec le public, c’est assez particulier ?

Oui, c’était un petit peu tendu au début du concert parce que nous avons l’habitude de jouer des musiques actuelles le soir dans des clubs, sur des scènes où on a relativement peu de proximité avec les gens ! Là, il fait jour, on voit le regard des gens à 20 cm, c’est une très bonne expérience.

Comment est née l’idée « Les douces folies de Satie »?

Je connais Erik Satie depuis que je faisais du piano à 8 ans. C’est un compositeur qu’on vous fait découvrir au départ parce que sa mélodie est assez simple à exécuter. Par contre, c’est très compliqué à jouer avec les instruments ; et si on veut respecter l’auteur, ce n’est pas évident, c’est très lent, très langoureux… Des années plus tard, alors que j’étais étudiant au Conservatoire à Paris, lors d’une masterclass sur l’harmonie, un prof nous avait parlé de Satie et de la façon il avait composé ses morceaux. J’ai toujours trouvé sa musique fascinante et je m’étais dit qu’une fois rentré au Maroc, je montrerais mon groupe pour jouer ma propre musique, et « Les douces folies de Satie » est notre 1er projet. Ensuite, ma rencontre avec le pianiste Guillaume Debois a été déterminante pour la constitution de notre quartet.

Pourquoi Erik Satie ?

J’essaie d’être un musicien de jazz et Satie c’est le compositeur qui a fait le pont entre la
musique classique et le Jazz. Sa musique est unique, tout comme le personnage, avant-
gardiste, originale, impertinente et intelligente. Vers la fin du 19 e , début 20 e siècle, ses
concepts d’harmonie étaient épurés, il jouait la musique différemment, en rajoutant plein d’éléments du jazz dans la musique classique, tout comme Claude Debussy qui a beaucoup travaillé avec lui. Sa musique était novatrice harmoniquement, libérée des schémas classiques… marquée par des courants artistiques incroyables, de l’impressionnisme au surréalisme…

C’est ce mélange de Jazz, de musique classique et musique du monde qui vous fascine ? Ce sont des compositions que vous avez refaites à votre sauce finalement ?

Oui, c’est ce que j’aime bien faire. J’ai une formation qui s’appelle « Panafrican Jazz
Quartet », où on reprend des instruments traditionnels africains, avec du jazz. J’ai aussi une formation qui mélange la musique orientale avec du jazz. J’aime le jazz et j’aime le mélanger avec les autres musiques. J’ai une vision très artisanale du métier, tel un artisan qui travaille le bois et qui exécute le même geste mais appliqué à des choses différentes. J’essaie de faire les choses différemment. Pour ces dix compositions de Satie à la façon à la fois classique et jazzy, nous avons aussi une section rythmique de grande qualité grâce au fabuleux pulse de Mhamed El Menjra à la contrebasse et au groove unique de Xavier Sarazin à la batterie. Avec Guillaume, nous avons mêlé nos folles idées pour réinterpréter les thèmes de Satie pour proposer des arrangements originaux, marqués par nos propres influences, jazz, modernes et métissées.

Vous rajoutez un peu de chaâbi, un peu de rythmiques orientales. Comment réalisez-vous ces arrangements ?

On travaille les arrangements ensemble avec Guillaume, il y a des idées qui sont à moi,
d’autres à lui. C’est un travail de groupe, je présente un projet à des gens qui me font
confiance, je donne les grandes directions, j’ai des choses précises que je veux faire mais je les laisse libres aussi pour qu’ils donnent le meilleur d’eux-mêmes. L’idée c’est de concevoir un projet avec les idées de tout le monde. Il ya des passages qui se prêtent très bien au Chaâbi. Du coup, quand on retrouve des figures rythmiques qui lui ressemblent dans d’autres zones, on l’insère et le rendu est assez naturel ! Cela dit, ce ne sont que huit mesures sur un morceau, c’est plutôt un petit clin d’œil à ce style musical !

Qu’est ce que vous aimez dans le jazz ?

J’aime son côté un peu libre, mais en fait, ce n’est pas si libre que ça. Quand je veux
improviser, je ne commence pas et finis quand je veux. Il y a un cadre, une grille et des règles à respecter, il y a un début et une fin. Il faut trouver son espace, ne pas jouer n’importe quoi non plus. En fait, c’est libre mais jusqu’à un certain point comme dans la vie, il y a toujours des contraintes à respecter !

Pourquoi avoir choisi la trompette ?

J’ai découvert le jazz avec les trompettistes et donc, je suis tombé amoureux de cet
instrument qui à mon sens, se rapproche le plus de la voix humaine. Ça vibre de partout,
c’est une sensation indescriptible. Il y a 4 ans, j’ai même abandonné ma carrière en tant que consultant dans une entreprise en France pour me consacrer entièrement à la musique !

C’est une part de vous qu’on ressent lorsque vous jouez ?

Oui, je suis quelqu’un de très émotif. J’ai appris à jouer de la trompette au Conservatoire à Paris, puis, j’ai fait une école de Jazz en parallèle avec mes études, alors que je travaillais en même temps, et pendant 3 ans, je ne voulais faire que ça, c’était assez obsessionnel !

Des jazzmen que vous admirez ?

Miles Davis, Chet Baker…Le jazz, c’est un univers à part, c’est une musique qui a plus d’un siècle et qui a influencé énormément de styles. Elle est extrêmement riche, et ce qu’on appelle aujourd’hui « Jazz », c’est plus de la musique actuelle, un mélange des musiques modernes et musiques traditionnelles…de différentes cultures. Même pour les Américains, le Jazz se réfère à la musique des années 20, maintenant, on parle plutôt de musique moderne !

Quelle est la touche qui vous démarque des autres ?

Je ne cherche pas à me démarquer des autres. J’ai tellement fait d’efforts pour laisser
tomber ma carrière et me consacrer à la musique que juste le fait de la jouer, me suffit
amplement. Je me démarque par le son et c’est le plus important lorsqu’on joue de la
trompette ; d’ailleurs, je travaille très fort pour m’améliorer. Et bien qu’elle soit un
instrument criard, la trompette permet de jouer avec une grande douceur et c’est juste
génial !

Des projets d’album ?

J’ai un projet d’album avec probablement le même Quartet, autour d’un Jazz oriental assez groovy avec des sections rythmiques, des instruments traditionnels et des arrangements très fins. Je préfère les petites formations pour produire des choses très épurées et profiter de chaque instrument sur scène et lui donner la place qui lui revient. J’espère réaliser quelque chose de délicat, il y aura le Oud, la contre basse, le saxophone, le violoncelle… L’album va s’appeler « L’ivresse de la métamorphose », c’est une référence à Stéphane Zweig, un de mes auteurs préférés. Ce livre parle de la métamorphose d’un jeune homme et c’est un peu ma vie : j’avais une vie très cadrée, je viens d’une famille bourgeoise, j’ai tout plaqué pour la musique et j’ai écrit ces compositions pendant cette période de changement dans ma vie. A 35 ans, je suis ravi de vivre enfin de ma musique ! Décidemment, le démon de la mi-vie m’a rattrapé plus tôt que prévu !

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