Entretien avec la danseuse Noor

Cette interview a été réalisée par Ridouane Erramdani et diffusée sur les ondes de medradio le 11 mai 2012.
Traduction et adaptation à l’écrit par Mohammed Zainabi.

Noor demande que sa vraie identité sexuelle soit reconnue sur sa carte d'identité nationale.

Noor peut-elle aujourd’hui nier le fait qu’elle est mieux comprise ?
Depuis que j’ai parlé et que j’ai tout dit, beaucoup de gens ont compris. J’ai déjà dit qu’il y a des personnes qui naissent hermaphrodites. Il ne s’agit ni plus ni moins que d’un problème organique. Des parents peuvent un jour découvrir que leur fille ou leur garçon à une particularité au niveau de l’appareil génital. Je suis la seule à avoir soulevé ce problème.

Est-ce pour cela que vous êtes accusée d’être trop audacieuse ?
Ce n’est même pas de l’audace, c’est juste de la franchise. Je me demande pourquoi la société marocaine accepte de voir des femmes qui ont un gros nez le rapetisser, ou qui manquent de poitrine gonfler leurs seins ou de voir d’autres remodeler leur derrière, mais n’accepte pas d’aborder, en toute franchise, le problème des hermaphrodites. J’ai réglé mon problème et suis devenue une femme belle et épanouie. Je suis en paix avec mon corps et donc avec moi-même ainsi qu’avec les autres. Il ne doit pas y avoir de tabou sur ces questions-là. Je ne suis pas une prostituée et ma personnalité est désormais connue et reconnue. Je précise que je ne suis pas la seule hermaphrodite dans notre pays. Loin de là, au Maroc, nombreuses sont les personnes qui sont nées, sans l’avoir choisi, avec une singularité congénitale. Le problème c’est que les familles concernées par ce genre de problème sont souvent celles qui n’ont même pas les moyens de payer une consultation chez un médecin. D’où le rôle de médias de mener des recherches pour lever le voile sur cette problématique.

Et que faites-vous vous-même pour cela ?
Je ne ferai plus rien, pour la simple raison que le jour où j’ai exprimé mon désir de bouger dans ce sens, la presse m’a descendu en flamme. On avait alors prétendu que je voulais fonder une association pour les travestis, alors qu’en réalité j’espérais seulement sauver d’autres personnes qui souffraient en silence et continuent d’ailleurs de souffrir sans oser parler. J’estime qu’il est de notre rôle à tous d’aider les personnes souffrantes et non pas de les juger. Je parle des personnes qui sont nées avec des malformations congénitales. De même, je m’élève contre ceux qui collent des étiquettes aux gens la catégorisation et l’étiquetage des gens. Je vous demande d’ailleurs d’aller fouiller dans la vie de ceux qui me jugent et vous serez étonné de ce qu’ils font au quotidien et de ce qu’ils ont comme vices.

Connaissez-vous d’autres hermaphrodites marocains ?
Il y en a qui se sont déjà suicidés et d’autres vivent contraints à l’isolement. C’est le cas notamment de Aouicha. Une dame qui a 56 ans et qui n’a jamais arrêté de proclamer sa féminité, mais que la société s’est obstinée à ne voir que comme homme en continuant à appeler Ayachi, malgré elle. Je connais aussi le cas de Hafida qui vend des cigarettes au détail, du vin et même du haschisch dans la gare routière de Rabat. Sur sa carte nationale, on l’a prénommée Hafida, mais en vérité il est Hafid. Un gars qui a eu une copine qu’il a même mise enceinte. Seulement, ce couple a été obligé de recourir à l’avortement pour éviter de vivre une situation impossible. Dans le cas de Hafid comme dans bien d’autres cas, la société ne veut rien comprendre. Cette même société qui ose pourtant parler de cancer du sein ou de l’utérus. Il s’agit d’un problème à analyser sous l’angle médical et scientifique, mais aussi juridique et sur lequel il est impératif que les responsables concernés se penchent. Exactement comme cela a été fait tout récemment au Venezuela. Pays où il a été demandé à quiconque souffre d’une malformation congénitale ou de tout autre problème du genre, de le déclarer et d’avoir le nom qui correspond réellement à son sexe.

Qu’en est-il au Maroc ?
Ici on ne veut rien savoir. Il a fallu que j’entreprenne moi-même des recherches juridiques avec l’aide de juristes marocains pour prendre connaissance d’autres cas similaires au mien et qui ont abouti à des jugements favorables aux hermaphrodites. C’est ainsi qu’une personne a pu avoir officiellement un prénom de femme alors qu’elle était déclarée initialement homme. J’en détiens même des preuves écrites.

Et qu’avez-vous fait pour avoir aussi le même droit ?
Au Maroc, je ne peux rien faire moi-même puisqu’il m’a été demandé de confier le dossier à un avocat, seul habilité à suivre la procédure. Mais, semble- t-il, on a peur de faire aboutir ma requête parce que, dit-on, on a peur que j’aille me marier, une fois mon droit à mon prénom féminin acquis. Mais bien sûr que je veux me marier et c’est mon droit le plus absolu. N’est-il pas de mon droit de remettre aux Adouls une carte nationale qui représente ma vraie personne ? Vous ne pourriez pas imaginer mon sentiment quand un policier m’arrête pour un contrôle des papiers de ma voiture et qu’au vu de ma carte nationale, il me demande de descendre pour qu’il vérifie mon identité. On croit à chaque fois que j’ai volé le permis du garçon que je ne suis pas. On veut même en arriver avec moi aux vérifications corporelles. C’est là la pire des humiliations. Ce n’est en vérité rien d’autre que du harcèlement sexuel. En somme, c’est de la méprise. C’est la même chose quand j’entre dans un hôtel au Maroc et dans des pays arabes, je ne peux même pas présenter ma pièce d’identité. Pourtant, je voyage dans le monde entier sans voir le moindre problème.

Que comptez-vous faire maintenant ?
On m’a recommandé de me faire aider par un avocat pour que mon dossier soit déposé. C’est ce que j’avais fait, avec à l’appui des certificats médicaux de médecins suisses. Mais mon dossier a été classé sans suite et j’ai payé indûment un premier puis un deuxième avocat. Pourtant, je ne demande rien d’autre que la rectification de mon identité sexuelle. Je précise qu’il s’agit bien d’une rectification, parce que je n’ai pas fait de changement de sexe. Je souhaite recouvrer mon droit pour ma fille de douze ans qui m’interpelle aujourd’hui en me confiant qu’elle entend dire que j’étais un homme. Je me demande pourquoi le droit d’avoir un prénom féminin a été accordé à trois autres personnes avant moi et qu’on continue à me le refuser.
Je demande à maître Ramid, en sa qualité de ministre de la Justice et des libertés, qu’il me rende justice. Je demande d’être légalement reconnue sous ma vraie identité, celle que me reconnait la société qui me considère en tant que Noor, la danseuse et l’actrice qu’elle applaudit chaleureusement à chaque spectacle. Je n’ai pas cessé de réclamer ce droit depuis 2004, mais en vain. J’espère que mon dossier va être enfin ressorti.

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