Une société malade

Ahmed Charai

Chaque événement, fait divers, les réactions publiques, ou sur les réseaux sociaux, surtout sur ceux-ci, sont révélatrices de l’état de la société. Il ne s’agit pas ici de se substituer à la justice et de se prononcer sur un procès en cours, celui de Taoufik Bouachrine, qui est présumé innocent. Mais l’irrationalité des réactions est inquiétante. Elle dévoile une société dominée par les haines, sans aucun respect pour les valeurs fondatrices du vivre ensemble et encore moins celles qui pourraient aboutir à une construction réellement démocratique. Le contraste avec ce qui se passe au niveau international est saisissant. Alors que l’on célèbre la libération de la parole des femmes, que l’on fait de cette cause une priorité ailleurs, chez nous, c’est l’inverse. Des femmes, estimant avoir été agressées, portant plainte, sont stigmatisées, traitées de femmes de mauvaises moeurs. Ce déferlement de haine est insupportable. Il l’est d’autant plus que des femmes responsables politiques, très engagées lorsqu’il s’agit de s’assurer d’une rente politique, prennent position en faveur de l’agresseur présumé, et ne voient dans l’action judiciaire des victimes, elles aussi présumées, qu’un complot. Complot, complotisme, c’est l’aspect apparent. Il faut aller au-delà et interroger les valeurs qui fondent notre société. Est-ce qu’une femme qui a eu une ou des relations hors-mariage a encore le droit de dire non ? Est-ce qu’un patron a un droit de cuissage sur toutes ses employées ? Est-ce qu’une femme qui estime avoir subi une agression sexuelle a le droit de porter plainte, en dehors de toute autre considération ? Au Maroc c’est non ! Pourquoi ? Parce que les postures, et les impostures, l’emportent. Rien, absolument rien, n’est respecté. L’État de droit est rejeté, or il est à la base de la construction démocratique. L’avocat est le dernier rempart de la défense de l’accusé, c’est l’une des pierres angulaires de la justice, dont il est un auxiliaire. Mais quand un avocat accuse le parquet d’avoir « falsifié » les preuves, ou il a raison et nous sommes dans un totalitarisme absolu, ou alors il a tort et dans ce cas, il faudrait l’interner. Tout cela n’aurait pas été possible sans la conjonction des haines, via les réseaux sociaux. Il y a la haine de la femme, non pas au nom du conservatisme, qui s’exprime autrement, mais au nom des frustrations sexuelles. Le corps de la femme, la manière dont elle doit en disposer suscite les passions les plus maléfiques, puisque « la règle » veut que ce soit l’homme qui en dispose. Que des dirigeants politiques se mêlent de ce débat pour réclamer, par exemple, une grâce royale, est désolant. Ce n’est pas parce que quelqu’un est classé comme opposant, qu’il est journaliste, leader d’opinion, qu’il devient inatteignable, non justiciable. La haine de la femme, l’aigreur vis-à-vis du « Makhzen », le complotisme, le manque d’attachement à la moindre valeur, la violence extrême, le refus du moindre débat, l’inacceptation des règles, voilà ce qui ressort des expressions via les réseaux sociaux et la presse. C’est une société dominée par les préjugés qui s’exprime. Pire, on a la preuve qu’elle charrie un refus total de la modernité, des règles du vivre ensemble, de l’État de droit et que donc elle est prête pour toutes les déconstructions, ce qui est inquiétant. C’est aux politiques d’imposer le respect des lois, de l’État de droit, de ne rien céder à la dictature de l’internet. C’est à nous tous, démocrates, de défendre les principes, mais surtout les valeurs fondatrices d’une société où les frustrations ne l’emportent pas sur la raison.

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