Espionnage-Ingérence : Pourquoi craindre la 5 G ?

Jamais les politiques ne se sont autant intéressés au Salon mondial du mobile de Barcelone. Ces jours-ci, à l’instar des geeks les plus passionnés, ils n’ont d’yeux que pour la 5G. Une révolution imminente dont les enjeux stratégiques pour les États-nations vont beaucoup plus loin que le spectaculaire développement technologique qu’offre cette évolution. 

L’e-guerre froide qui oppose actuellement l’Amérique de Trump et la Chine de Jinping en est la preuve. L’Observateur du Maroc et d’Afrique est venu à Barcelone déceler et décrypter ce que cache cette guerre qui ne dit pas son nom.

Par Mohammed Zainabi– Envoyé spécial au WMC de Barcelone

C’est à Gran Via, deuxième quartier d’affaires de la capitale catalane après Daigonal Mar, que se trouve Fira de Barcelona. Chaque année, en cette même période de fin février, cette foire d’exposition de 200.000 m², l’une des plus grandes d’Europe, devient le centre mondial de la téléphonie mobile et produits annexes.

Ce lundi 25 février, aux premières heures de la matinée, des visiteurs venus des quatre coins du monde, affluent en grand nombre vers ses entrées. C’est ici que se déroule le World Mobile Congress (WMC).

Pour l’édition 2019, les organisateurs s’attendent à un record d’affluence. En interrogeant à notre arrivée l’un des responsables de l’organisation sur les chiffres prévisionnels d’affluence, il nous lance, souriant, avec son français châtié : « Le record des 108.000 visiteurs de 2018 pays sera sûrement battu cette année ». Avec un regard malicieux, il ajoute : « Messi est là ». Son doigt nous invite à lire ce qui est écrit sur le pont menant à l’entrée de la Fira. On voit de loin, écrit en grand, « This is the age of 5G ». Le Messi de la Fira de Barcelona est donc la 5G. Avant même de franchir les barrières de sécurité de l’entrée principale, on comprend vite que cette technologie est la vedette incontestée du WMC19 (ndlr, hashtag de l’évènement).

Sur les bords des escalators, comme sur les murs des allées ainsi qu’en différents endroits de tous les halls, ce sont les inséparables chiffre 5 et lettre G qui sautent aux yeux, accompagnés de slogans accrocheurs. Même sous les drapeaux des pays participants à l’évènement, qu’on voit en premier en franchissant l’entrée principale, on ne peut s’empêcher de lire cette publicité du groupe suédois Ericsson : « The 5G made easy ».

 

Messi technologique

 

 C’est certainement en pensant à la rapidité que notre interlocuteur enjoué a comparé la 5G à Messi. « Cette technologie permettra d’obtenir des débits de plus de 10 gigabits/ seconde, c’est-à-dire 100 fois plus rapides que ceux que nous avons actuellement », souligne le directeur digital innovation d’Orange, Yvan Delègue.

En faisant le calcul, si la 4G a ramené à 43 secondes la durée nécessaire pour le téléchargement d’une vidéo de 800 mégabytes au lieu de plus d’une journée en 1997, grâce à la 5G, cette vidéo sera téléchargée en 1 seconde seulement.

« C’est une vraie révolution », assurent les spécialistes américains, canadiens, asiatiques, européens et africains que nous avons rencontrés au WMC durant les 3 jours réservés aux professionnels.

C’est ce que nous a affirmé Florent Pelissier. Le Chef de produit HoloLens chez Microsoft nous a expliqué, en nous montrant le Hololens 2, que l’école ne sera plus ce qu’elle est aujourd’hui.

« Grâce à la réalité virtuelle et au débit ultra rapide qu’offrira la 5G, l’apprentissage deviendra immersif. On ne se limitera pas à montrer aux étudiants juste sur un livre ce à quoi ressemble une grotte, par exemple, mais on les invitera à y entrer pour la voir de l’intérieur », poursuit-il.

La directrice marketing et stratégie des produits mobiles ZTE, Li Qing, ajoutera que cette révolution touchera non seulement l’éducation, mais les services de santé, l’industrie et bien d’autres activités nécessitant l’échange d’information, qui deviendra instantané, abstraction faite du volume des données échangées. Si ces aspects bénéfiques de la 5G font l’unanimité, dès qu’on évoque les soupçons américains sur la question de la sécurité liée à cette technologie, nos interlocuteurs évitent le sujet.

 

Le match USA Vs Chine

 

Par la voix de leur président, les Américains ont mis en doute la sécurité des futurs équipements 5G de Huawei. Washington soupçonne le constructeur chinois d’espionnage au profit de Pékin. Trump a fait même de la construction de l’infrastructure 5G, une question de souveraineté nationale qui pourrait être interdite aux Chinois. Joignant l’acte à la parole, depuis le 13 août dernier, le gouvernement américain a banni l’usage des technologies de Huawei et de ZTE dans tous les systèmes « critiques » des administrations publiques.

Du côté chinois, la réplique la plus récente à ces accusations est celle de Guo Ping, l’un des vice-présidents de Huawei. «Les accusations américaines concernant la sécurité de nos équipements 5G ne reposent sur aucune preuve. L’ironie est que le ‘Cloud Act’ américain permet en revanche aux services américains d’avoir accès aux données en dehors de leurs frontières», a-t-il affirmé, mardi 26 février 2019 au WMC de Barcelone. Et le même responsable d’ajouter: «Nous ne faisons rien de mal. Laissez-moi vous le redire aussi clairement que possible, Huawei n’a jamais installé et n’installera jamais de «backdoor» (ndlr, littéralement porte de derrière qui pourrait permettre l’espionnage) et n’autorisera personne à le faire sur nos équipements. Nous prenons cette responsabilité très sérieusement. Avant cette sortie, le patron de Huawei, Ren Zhengfei s’est lui-même défendu, lundi 18 février, à travers une interview qu’il a accordée à la BBC.

De son côté, le géant britannique Vodafone a gelé dernièrement ses commandes le temps d’y voir plus clair. Preuve que la question est hautement stratégique, des médias européens ont révélé que les Five Eyes (alliance des services de renseignement de l’Australie, du Canada, de la Nouvelle-Zélande, du Royaume-Uni et des Etats-Unis) se penchent sur la question de l’ingérence chinoise dans les télécoms.

 

Les vrais enjeux

 La 5G fait l’objet d’une « course aux armements technologiques », écrit Frederick Kempe dans une analyse publiée sur le site de CNBC. Le président et PDG du Think Tank américain Atlantic Council estime que l’avantage pour le premier arrivé sera substantiel, en raison de la croissance exponentielle des objets qui seraient connectés à Internet. Autrement dit, les retardataires paieront cher leur retard. Mais pour Li Qing, directrice marketing et stratégie des produits mobiles ZTE, autre groupe exclu de la 5G sur le sol américain, la 5G sera déployée bientôt en Chine. Pour elle, les Américains suivront et ensuite quelques pays européens. La responsable chinoise reste sur le terrain commercial et refuse de parler politique.

Abdelkarim Mazouzi, PDG d’Accent, lui donne raison. Pour lui, il ne fait aucun doute que la guerre entre les Américains et les Chinois, c’est plutôt une guerre commerciale. « Les États-Unis ont peur de voir leurs entreprises IT péricliter et essaient de les protéger et protéger ainsi leur économie ». Abdelmajid Khayi abonde dans le même sens. Ce consultant IT depuis plus de 20 ans, au Maroc, en Espagne et aux Émirats arabes unis, estime que la sécurité invoquée par Trump n’est qu’un prétexte. « L’enjeu réel est celui des intérêts commerciaux et économiques », constate-t-il, en rappelant que les Chinois utilisent, depuis toujours, des composants de fabrication américaine et vice-versa.

Sa conclusion : « Il est clair, qu’entre États, tout le monde espionne tout le monde. Le reste n’est que surenchère ». Les faits donnent raison à nos interlocuteur, Donald Trump et le vice-premier ministre chinois, Liu He, viennent de se rencontrer. Contrairement aux attentes, ils ont affiché leur optimisme sur les chances des États-Unis et de la Chine de parvenir à un accord commercial. Les deux parties sont en pleine négociation pour y parvenir.

Le Président américain a même annoncé une rencontre prochaine en Floride avec son homologue chinois pour régler les points les plus épineux.

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