Nouveau modèle du développement : Résultats du brainstorming de Skhirat (Document)

L’Association des membres de l’Inspection Générale des Finances (AMIF) a organisé les 19 et 20 octobre 2018 à Skhirat, en collaboration avec le ministère de l’Économie et des Finances, son deuxième colloque international. Le thème choisi cette année est d’une brûlante actualité : «la reconsidération du modèle du développement à la lumière des évolutions que connaît le Maroc».

En ouverture de cet événement, le président de l’Association des membres de l’Inspection Générale des Finances (AMIF), Fouzi Lekjaâ a affirmé que la reconsidération du modèle de développement national revêt un caractère urgent pour toutes les composantes de l’État et de la société, eu égard à la conjoncture sociale actuelle. Il a ajouté que le diagnostic de la réalité économico-sociale, partagé par tous, fait ressortir les progrès économiques et politiques indéniables réalisés par notre pays, mais aussi les limites du modèle actuel.

Trois panels se sont penchés sur la reconsidération de ce modèle et ont émis de nombreuses propositions dont voici la synthèse :

En résumé, quatre principaux axes devraient structurer le futur modèle de développement. Il s’agit, en l’occurrence : i) d’un cadre institutionnel basé sur la territorialisation du développement de manière à réduire les disparités spatiales et sociales ;  ii) d’une réforme fiscale novatrice ; iii) d’une redéfinition des rôles des acteurs économiques, aussi bien privés que publics, ainsi que du rôle des IDE ; et, enfin, iv) une meilleure intégration de l’économie nationale dans une économie mondiale en profonde mutation. Détails.

1er panel : le regard des institutions

Il a été rappelé que l’adaptation du nouveau modèle de développement du Maroc doit prendre en compte les profonds changements à l’œuvre actuellement à l’échelle internationale, à savoir : i) la transformation digitale ; ii) la montée du protectionnisme et du populisme ; iii) l’exacerbation des tensions géopolitiques et des flux migratoires ; et, iv) la transition démographique et les inégalités.

Par ailleurs, ce nouveau modèle doit satisfaire à des prérequis susceptibles de lui garantir des chances de réussite, dont notamment la bonne gouvernance ; la valorisation du capital humain ; le suivi de la mise en œuvre des politiques publiques et la communication en direction des citoyens. La mise en œuvre de ce chantier ne doit pas également perdre de vue la nécessité de dégager des marges en termes : i) d’optimisation des ressources et de rationalisation des dépenses ; ii) de priorisation des politiques publiques ; et iii) de sauvegarde des équilibres macroéconomiques.

 

Les intervenants n’ont pas manqué de rappeler que la dimension territoriale s’inscrit au cœur du nouveau modèle de développement. En effet, et à rebours des pratiques adoptées dans le passé, les collectivités territoriales, sont appelées à relayer les besoins et attentes des citoyens dans le cadre de la politique de la régionalisation avancée et la déconcentration administre.  A ce niveau, et afin de capitaliser pleinement sur l’expérience des Collectivités Territoriales, il est fortement recommandé qu’elles soient mieux accompagnées par l’Etat et que leur ressources propres soient renforcées.

La conception et l’élaboration du nouveau modèle sont tributaires de la pertinence de la méthodologie adoptée qui doit se baser sur une analyse lucide et sans complaisance des modèles appliqués jusqu’à présent ; l’organisation d’un large débat national autour des priorités stratégiques ; la mise en place d’une plateforme assurant la convergence des politiques publiques et leur évaluation ; l’adoption d’un plan d’action pour la mise en œuvre du modèle. Cette méthodologie, expression d’un nouveau contrat social, est de nature à rétablir la confiance des citoyens et des partenaires dans les institutions.

Le nouveau modèle de développement est un chantier de longue haleine dont la conduite et la mise en œuvre exigent de la patience et un effort soutenu dans la durée. En outre, sa réussite est conditionnée par la rénovation du paradigme conventionnel, notamment à travers la reconsidération de notre politique de développement humain et le ciblage des actions sociales.

En outre, le nouveau modèle de développement appelle la redéfinition des rôles respectifs du secteur public et du secteur privé à l’effet, d’une part, d’accroître l’efficacité de l’Etat et de recentrer son rôle en tant qu’acteur stratège, régulateur et redistributeur, et, d’autre part, de conférer au secteur privé un rôle central dans la mise en œuvre du nouveau modèle de développement.

La problématique de l’emploi, comme cela a été souligné par nombre d’orateurs, fait partie des préoccupations majeures et s’inscrit au cœur des défis du nouveau modèle de développement. La révolution digitale à l’œuvre, dans des termes jusque-là inédits, cette problématique : quel nouveau marché du travail ?; quel système d’éducation et de formation ?, etc.

Les éléments de réponse avancés consistent en l’encouragement du passage de la logique actuelle basée sur le cumul des références passées à celle d’expérimentation de nouvelles idées et initiatives, d’une part, et de la rigidité à la flexibilité du marché du travail, d’autre part.  Cette flexibilité suppose naturellement l’existence de bons systèmes de formation et de couverture sociale.

Le regard des partenaires étrangers a été centré sur les conditions de réussite du nouveau modèle.

Dans ce cadre, le représentant de la Banque mondiale a souligné  que le contexte international connaît une triple transition technologique, démographique et climatique. La réponse à ces transitions passe par une meilleure redistribution des richesses et du pouvoir. L’orateur a relevé l’écart constaté entre les réformes lancées au Maroc et leur mise en œuvre (lenteur dans leur exécution), ainsi que l’existence de paradoxes reflétés par un taux d’investissement élevé engendrant des résultats modestes.

S’agissant de ses propositions pour le nouveau modèle, il a appelé, notamment, à adopter une approche transversale pour la digitalisation administrative ; à mettre l’usager au cœur de la réforme de l’administration et à investir dans le capital humain et dans les connaissances numériques.

La représentante  de la Banque Africaine de développement au Maroc considère, quant à elle, que le nouveau modèle doit viser la création d’une richesse inclusive assurant un emploi décent et un meilleur niveau de vie pour la population.

Pour cela, elle a proposé les quatre paradigmes suivants: i) améliorer la compétitivité de l’entreprise et négocier de nouveaux partenariats stratégiques ; ii) opter pour les nouveaux modèles de financement, notamment le Partenariat Public Privé et limiter le rôle de l’Etat à la stratégie et à la régulation ; iii) repenser la  politique industrielle et son efficience ; et, enfin, iv) définir un pacte social, avec une perspective à long terme à travers, notamment, l’investissement dans le capital humain.

2ème panel : quelle vision politique du modèle de développement ?

Dans le cadre du deuxième panel réservé à la présentation de la vision des partis politiques en ce qui concerne la conception du nouveau modèle de développement, les intervenants étaient unanimes sur l’importance des acquis politiques, économiques, sociaux et sociétaux, réalisés durant les deux dernières décennies.

Toutefois, malgré les avancées considérables réalisées sur les différents domaines, tous les avis s’accordent sur l’essoufflement du modèle actuel, son incapacité à répondre convenablement à la montée des attentes des citoyens, à la résorption des inégalités sociales et territoriales et aux défis imposés par les mutations de l’environnement régional et international.

A la lumière du diagnostic établi et des limites du modèle actuel mises en exergue par les différents responsables politiques, les principales propositions avancées s’articulent autour des leviers liés aux dimensions institutionnelle, économique et sociétale.

Au niveau institutionnel, il a été proposé notamment d’accélérer l’opérationnalisation des dispositions constitutionnelles relatives à la régionalisation avancée et au processus de déconcentration administrative ; de renouveler l’offre politique, de rétablir la confiance des citoyens dans les institutions et les instances élues pour un meilleur portage du nouveau modèle de développement, et, enfin, la promotion de la gestion axée sur les résultats et de la culture de l’évaluation des politiques publiques.

En ce qui concerne la dimension économique, les propositions concernent en particulier l’amélioration de l’efficacité de l’investissement public, du climat des affaires et de l’appui à l’investissement privé ; le renforcement de la compétitivité de l’économie nationale et la consolidation du processus de l’industrialisation ; la reconsidération des incitations fiscales et l’amélioration de leur efficacité ; et, enfin, l’exploration des opportunités offertes par la transition digitale.

S’agissant de la dimension sociale, sociétale et environnementale, les principales propositions qui méritent d’être signalées portent sur : i) le placement du capital humain au cœur du processus de développement en assurant un équilibre entre la création et la répartition de la richesse ; ii) l’investissement dans l’économie de la connaissance et la promotion de l’école publique ; iii) l’amélioration de l’accès à des services de santé de qualité et l’élargissement de la couverture médicale ; iv) la promotion de l’économie sociale et solidaire et de l’auto-emploi ; v) l’élargissement de la classe moyenne et le soutien de son pouvoir d’achat ; vi) le renforcement de la diversité culturelle et linguistique ; et, enfin, vii) l’intégration de la dimension écologique et de la dimension du genre dans la conception des politiques publiques.

3ème panel : le regard croisé de la société civile et des universitaires

Le 3ème et dernier panel a réuni des enseignants- chercheurs, des représentants de la société civile, d’un think-tank et d’un Centre de recherche.

Les points saillants de ce panel se rapportent à l’importance des enjeux attachés à l’éducation, à la jeunesse ; à la promotion de la bonne gouvernance et aux leviers de la croissance économique.

La principale proposition innovante relative à la problématique de l’éducation et de la recherche-développement a trait à un accroissement conséquent de l’investissement dans ces secteurs. Quant à la jeunesse, il s’agit de lui redonner de l’espoir à travers une éducation de qualité et l’égalité des chances.

Sur le plan de la gouvernance, il a été proposé de renforcer la lutte contre la corruption et la rente, ainsi que l’application stricte de la loi.

Du point de vue de certains intervenants, le potentiel de croissance au Maroc réside dans la rénovation de la politique économique, des politiques sectorielles et de l’environnement des affaires.  Au terme d’une analyse fouillée des ressorts de la croissance, cet important potentiel peut être atteint à travers: i) des politiques d’offres appropriées axée sur l’intensification de l’accumulation du capital et l’amélioration du rendement des investissements, et, ii) des actions agissant aussi bien sur la demande intérieure qu’extérieure.

Le véritable défi du nouveau modèle de développement est de faire un bon diagnostic, total, global et réel.

L’émergence suppose la fixation d’objectifs ambitieux et la mise en place des conditions favorisant leur réalisation, dont notamment un système de gouvernance efficace basé sur la planification, l’adoption de choix en fonction des vrais besoins de la population et la reddition des comptes.

Des réformes complètes portant sur le cadrage macro-économique, la recherche de l’efficacité de l’investissement, la clarification des missions des instances de régulation et l’évaluation de l’impact des politiques publiques sont également nécessaires.

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