Des usines made in China

Les entreprises chinoises de taille moyenne ont pignon sur rue dans différents pays du continent africain. Elles sont l’un des leviers de transformation de cette partie du monde.

Par Irene Yuan Sun*

En 2014, une entreprise pharmaceu- tique chinoise moyenne a envisagé la construction d’une usine de fabrica- tion en Éthiopie. Cette même année, une entreprise occidentale de 20 fois sa taille, GlaxoSmithKline, a exploré la même possibilité. Après deux ans et plusieurs études de faisabilité, la firme occidentale a décidé de ne pas investir en Éthiopie, citant la taille limitée du marché et le faible niveau de revenu du pays. A cette époque, la firme chinoise Humanwell Healthcare Group avait déjà fait des progrès dans sa nouvelle usine en Éthiopie.

En effet, les entreprises chinoises sont de plus en plus attirées par l’Afrique. Les nouvelles don- nées d’un projet de recherche à grande échelle effectué par McKinsey & Co. (et dont je suis le co-auteur) révèlent qu’il existe aujourd’hui plus de 10.000 entreprises chinoises sur le continent, contre 2.500 il y a dix ans. Ce qui a suscité cette grande vague, c’est l’engouement des entre- prises chinoises qui sont assez grandes pour s’établir à l’étranger, mais suffisamment petites pour que ces marchés en développement lui offrent toujours une opportunité de croissance significative.

Globalement, les entreprises chinoises ont investi 34 milliards de dollars en Afrique au cours de la dernière décennie, selon la Confé- rence des Nations Unies sur le commerce et l’investissement (CNUCED). Elles emploient des millions d’Africains. Étonnamment, selon  l’étude de McKinsey, 90% des entreprises chinoises opérant en Afrique sont des entre- prises privées plutôt que des entités publiques, bien que certaines bénéficient de l’aide de l’État. Ces entreprises privées affichent également un taux d’emploi local plus élevé : 92% de leurs employés sont des Africains locaux, contre 81% pour les entreprises publiques installées en Afrique. Les dirigeants de ces entreprises sont locaux à 47% contre 35% pour les entreprises publiques.

Les 52 pays africains ayant des relations diplo- matiques avec la Chine ont tous bénéficié des investissements chinois, les cinq premiers étant l’Afrique du Sud, l’Algérie, le Nigeria, la Zambie et la République démocratique du Congo.

Il y a tout juste trente ans, le PIB par habitant de la Chine était inférieur à celui de nombreux pays africains. Aujourd’hui, en tant que deuxième plus grande économie du monde, le pays compte un nombre important d’entrepreneurs ayant l’expérience de s’implanter dans un pays en développement.

Selon l’étude de McKinsey, le plus grand seg- ment des entreprises chinoises implantées en Afrique aujourd’hui – environ un tiers – est le secteur manufacturier. Beaucoup de ces entre- preneurs chinois ont fait leurs débuts dans des usines appartenant à des étrangers en Chine, souvent avec des emplois très modestes. Ils sont ensuite arrivés à construire leurs propres usines en Chine. Mais à cause de la hausse des salaires et d’autres coûts liés à leurs opérations au cours de la dernière décennie – en plus de la baisse des débouchées sur le plan intérieur en raison de la croissance des investissements publics – ces propriétaires d’usines se sont lancés dans une course effrénée pour trouver des possibilités d’expansion à moindre coût.

A l’âge de 13 ans, Sun Jian, originaire de Wenzhou, avait abandonné l’école primaire pour aller travailler dans des usines apparte- nant à des étrangers. Il a roulé sa bosse dans plusieurs usines de transformation du cuir et a finalement créé sa propre usine. À la fin des années 2000, Sun a vu ses marges réduites, alors que le coût de la main-d’œuvre en Chine a augmenté de plus de 10% par an. Il a examiné plusieurs destinations internationales avant de décider de s’installer au Nigeria. En 2011, il a construit une usine de carreaux de céramique à grande échelle qui emploie aujourd’hui 1.100 salariés. Son usine lui rapporte une marge plus élevée de 40% qu’en Chine.

Il y a une autre raison pour laquelle les fabricants chinois sont attirés par l’Afrique aujourd’hui, au-delà des raisons économiques. Lorsqu’on lui a demandé s’il était difficile pour lui de construire une usine technologiquement sophistiquée dans un pays où les pannes d’élec- tricité étaient fréquentes et où l’infrastructure était incomplète, Tang Yuzhong, le directeur de Humanwell-Éthiopie, a évoqué ses origines à Urumqi, dans l’ouest de la Chine. « Nous n’avions pas des toits au vrai sens du mot – plu- tôt des toits de chaume. Il n’y avait pas non plus de courant, ni d’eau courante. L’Urumqi de mon enfance était plus pauvre que l’Ethio- pie ! Si nous pouvions construire des usines là-bas, pourquoi pas ici ? », a-t-il répliqué. Mais tout ne s’est pas aussi bien déroulé pour les Chinois. Des pays africains comme la Zam- bie ont subi des ralentissements économiques récents. Ils ont renvoyé des investisseurs. Certains entrepreneurs sont partis de leur propre gré. Des manifestations ont également eu lieu dans des pays où des petites entreprises chinoises se sont dirigées plutôt vers des secteurs non manufacturiers, tels que l’exploitation minière et le commerce.

Pourtant, les entrepreneurs chinois jouent un rôle de transformation dans le continent. Les États-Unis et l’Europe n’ont plus assez d’en- treprises manufacturières à forte intensité de main-d’œuvre dont ont besoin les pays en déve- loppement pour stimuler l’industrialisation, qui a toujours été la voie la plus sûre pour les pays afin de susciter une vaste croissance écono- mique. La prochaine vague des pays en déve- loppement continuera probablement à chercher l’aide des entrepreneurs chinois pour devenir des économies de marché en bonne santé.

* Sun est l’auteur de « La prochaine usine du monde : com- ment l’investissement chinois remodèle l’Afrique » (Harvard Business Review Press). Elle est manager chez McKinsey.

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