Où est le prince héritier Mohammed ?

 

A l’abri du regard du public, il tente de contrôler la société saoudienne par une combinaison de crainte et de distractions.

C’est l’hiver du mécontentement de Mohammed bin Salman. Le jeune prince héritier est assailli de toutes parts par des problèmes qui déprimeraient ou décourageraient la plupart des
dirigeants. Mais rien n’indique que son optimisme ou son énergie sont à la baisse. Si sa détermination suffirait pour assurer sa réussite ? Cela semble plus douteux que jamais.
Beaucoup des défis qui se posent au prince héritier viennent d’outre-mer. Sa réputation internationale est ternie par le meurtre du chroniqueur saoudien Jamal Khashoggi. Le Congrès américain est de plus en plus déterminé à bloquer les ventes d’armes à Riyad à cause de sa guerre sans issue au Yémen. Ensuite, il y a les querelles rampantes entre les Saoudiens et la Turquie, ainsi que leur guerre froide avec l’Iran. Enfin, un ralentissement économique mondial pourrait éroder la demande de pétrole, faire chuter les prix et diminuer les revenus dont le royaume a cruellement besoin pour financer son plus gros budget à ce jour.
Cependant, les défis internationaux du prince héritier paraissent dérisoires par rapport à ceux à relever localement. Son plan Vision 2030 pour transformer le royaume prévoit un secteur privé dynamique afin de libérer le pays de sa dépendance à l’égard des revenus pétroliers, et ses citoyens de la dépendance du gouvernement. Cette vision le produit de plus d’un milliard de dollars en frais de consultation s’avère déjà trop ambitieuse en termes de portée et d’échéances.
Au cours des deux dernières années, les dépenses de consommation se sont effondrées. Et plus d’un million de résidents immigrés se sont dirigés vers les pays voisins de l’Asie du Sud à la suite des réformes du prince héritier. Le secteur privé saoudien, longtemps tributaire des contrats du gouvernement, a été mis à genoux par la décision du gouvernement de suspendre les paiements des contrats pour procéder à une évaluation de la corruption. Les mesures prises par Riyad pour réduire les subventions énergétiques et augmenter les revenus non pétroliers en imposant des taxes aux travailleurs étrangers et une taxe sur la valeur ajoutée sur la plupart des ventes ont également pesé lourd sur l’économie.
Dans la capitale, l’optimisme enivrant des années précédentes laisse place à une prise de conscience du fait que le changement ne sera pas rapide ni sans douleur. « Nous essayons de corriger 50 ans de mauvaises politiques en trois à cinq ans », explique un homme d’affaires. « C’est impossible ».
Un économiste parlant du prince héritier: « Les consultants lui ont vendu un plan de développement qui ne peut pas être réalisé dans les délais impartis. Il a fallu 30 ans à la Corée du Sud pour se développer. Pourquoi les Saoudiens penseraient-ils que nous pouvons le faire en 15 ans ? ».
Le prince héritier a deux réponses aux perspectives maussades de son programme de réforme. D’une part, il cherche à distraire les Saoudiens avec des cirques. Il a importé des rock stars pour animer des concerts. Il a lancé près de Riyad la construction d’une nouvelle ville de divertissement trois fois plus grande que Disney World. Et il a développé une industrie touristique qui pourrait ouvrir l’Arabie saoudite à des millions de visiteurs étrangers. Ces initiatives risquent d’offenser les Saoudiens les plus conservateurs tout en frustrant les familles de la classe moyenne pour qui ces nouveaux divertissements sont inabordables. Les billets pour assister au concert de Mariah Carey, le mois dernier, ont coûté entre 80 et 500 dollars. Un directeur de bureau gagne en moyenne 4.000 dollars par mois. Mais des salariés ordinaires en gagnent la moitié.
Pourtant, alors que le prince héritier donne d’une main, il reprend de l’autre. L’Arabie saoudite n’a jamais été une société ouverte. Le gouvernement actuel réprime presque toutes les formes d’une opposition réelle ou éventuelle. L’espace réservé aux discussions publiques et encore moins aux critiques – a été réduit au cours des deux dernières années pour ne pas dire qu’il est devenu inexistant, même sur les médias sociaux. Un Saoudien libéral qui avait l’habitude de tweeter régulièrement affirme avoir quitté Twitter de peur d’être arrêté. Un autre Saoudien conservateur avertit qu’un « contrôle de sécurité aussi exagéré peut pousser les gens à exploser ».
Mais ni la peur ni les cirques ne vont résoudre le problème. Un père de famille m’a dit qu’il avait horreur de cette situation. Son fils adolescent est en prison depuis deux ans parce que des enseignants ont signalé aux autorités un comportement considéré comme une trahison. « Quand je lui rends visite, je vois des mères saoudiennes vêtues de jeans moulants, les visages découverts rendant visite à leurs fils en prison », dit-il. « Je me demande si elles croient que la liberté de s’habiller de la sorte est une pratique équitable pour leurs fils qui n’ont même pas la liberté de s’exprimer ? ».
Bien sûr, tous les Saoudiens ne se sentent pas aliénés. Les jeunes femmes, en particulier, bénéficient d’une mesure de liberté personnelle qui semblait inimaginable il y a un an. De plus en plus de Saoudiens occupent des emplois importants. Le prince héritier Mohammed est populaire auprès des jeunes Saoudiens progressistes qui souhaitent que le royaume entre au XXIe siècle. Beaucoup d’entre eux mettent son portrait souriant comme écran de veille sur leur iPhone.
Même les hommes d’affaires déçus par le rythme du progrès continuent de féliciter le prince héritier pour sa réforme économique malgré les déraillements que connait le secteur privé.
Le jeune leader a également le soutien des deux hommes qui comptent le plus: le président Trump et le roi Salman, qui n’a donné aucune indication quant à l’abandon de son ambitieux fils.
Depuis l’assassinat de Khashoggi, le roi assume un rôle public plus actif. Il reçoit des personnalités étrangères sans son fils à ses côtés. Mais, tout semble indiquer que le prince héritier reste entièrement maître des leviers du pouvoir. Les ministres sont toujours régulièrement amenés à lui rendre compte. Certains sont licenciés pour ne pas avoir atteint les objectifs du plan Vision 2030, dont les 1.300 initiatives sont suivies et présentées trimestriellement au prince héritier par une nouvelle entité gouvernementale.
Les conservateurs religieux du royaume ont été réduits au silence, voire totalement maîtrisés. Et les membres de la grande famille Al Saoud ont été contraints de jouer des rôles de soutien ou de se retirer en silence dans leurs palais. Un membre de la famille royale aussi éminent que le prince Al Waleed bin Talal, qui se pavanait sur la scène royale saoudienne, apparaît aujourd’hui publiquement comme un courtisan infortuné. Personne n’a échoué à saisir le message envoyé par le prince héritier en incarcérant des membres de sa famille royale à l’hôtel Ritz-Carlton en novembre 2017, et en ne libérant la plupart qu’après avoir encaissé 106 milliards de dollars. Si la famille royale s’est apaisée, les familles saoudiennes normales font face à un nouveau type de tension. Il s’agit d’une société dans laquelle les hommes ont traditionnellement gouverné, tandis que les femmes et les enfants obéissaient. Plus maintenant. La domination masculine est mise à l’épreuve alors que de plus en plus de femmes recherchent l’indépendance financière. Lorsque les hommes s’y opposent, les femmes peuvent citer les décrets royaux affirmant leur droit de travailler et de conduire sans le consentement du tuteur. « À l’extérieur, on entend des changements, des changements…», déplore un sociologue saoudien. « Mais derrière les murs de chaque foyer, il y a une guerre à propos de qui doit prendre les décisions ».
C’est l’hiver du mécontentement, non seulement pour le prince héritier, mais aussi pour la société qu’il dirige. Néanmoins, le chaos dans les États voisins semble résigner la plupart des Saoudiens à faire preuve de patience à l’égard de leur prince .

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