ALGER: TOUT CHANGER POUR QUE RIEN NE BOUGE

José GARÇON

José GARÇON

Appréhender le système algérien revient à décrypter une organisation complexe et obscure qu’on pourrait qualifier de « dictature paradoxale ». « Dictature » car il en a les traits essentiels : autoritarisme ; toute puissance de l’armée et des services secrets – le DRS, coeur névralgique du système auquel l’état de guerre de la décennie 90 a permis d’étendre son champ d’action -; confiscation de tous les pouvoirs et de la rente par les dirigeants. « Paradoxale » car ce système, obsédé par son image de marque, s’est peaufiné une vitrine avenante : pas de coup d’Etat à la Pinochet mais des révolutions de palais ; discrétion proche de la clandestinité des chefs militaires ; façade démocratique basée sur une multitude de partis sans militants et une presse libre de parler de tout… sauf d’enfreindre les vraies « lignes rouges » du système et « savoirfaire » répressif. Cette organisation se dissimule derrière de multiples feuilles de vignes civiles – hier le parti unique, aujourd’hui le pluralisme politique de façade – et derrière une opacité qui caractérise le régime et façonne les pratiques politiques, leur conférant des apparences souvent aux antipodes de la réalité. Les motivations de l’acte politique répondent ainsi toujours à une double exigence : mêler systématiquement le vrai et le faux pour rendre l’incroyable crédible et mettre en avant de nobles motivations pour masquer des buts parfois inavouables.

Organiser la confusion
On n’en compte plus les exemples dans l’histoire récente. En 1992, le haut commandement militaire annule les législatives pour barrer la route du pouvoir aux islamistes. Vrai. Mais ce « coup d’État légal » visait aussi à contraindre le président Chadli à le quitter… Pendant la guerre civile de la décennie 90, les GIA (Groupes islamistes armés) ont semé la terreur. Vrai et faux ! Car la « patte » du DRS dans de nombreux assassinats de personnalités et plusieurs massacres visait aussi à discréditer les islamistes et à faire basculer la population du côté du pouvoir… En 2013, des scandales de corruption s’étalent dans la presse. Vertueuse opération « mains propres » dans un pays dont le développement est miné par la corruption et où le climat des affaires est tel que la Banque Mondiale le classe 152e sur 185 ? Pas vraiment puisque les personnalités mises en cause sont toutes des proches du président Bouteflika qu’il faut déstabiliser, à commencer par ses frères ou l’ex ministre de l’Énergie Chakib Khelil… «Les services secrets algériens, en terme de créativité chapeau! », s’écriait récemment le « patron » d’un service de sécurité occidental pour décrire ce DRS maître dans l’art de désinformer et de manipuler l’opinion comme les présidents, d’organiser la confusion devenue un mode de gestion…et de préservation des apparences. Opacité et manipulations expliquent quoi qu’il en soit la difficulté à pénétrer les arcanes du système et valent garantie d’impunité pour un régime qui entend rester une société anonyme afin de n’avoir jamais à rendre de comptes ou de devoir offrir, comme ses voisins de la région, la figure d’un tyran à la vindicte populaire!

Boutaflika

C’est le militaire qui donne mandat aux civils
Ce nidham, comme les Algériens appellent le système, s’articule autour de trois pôles de pouvoir : les chefs de l’armée, les chefs du DRS et une apparence de pouvoir civil. Dans cette organisation collégiale qui ne recoupe pas les institutions officielles, c’est le militaire qui donne mandat aux civils, pas le citoyen. Choisi par ses pairs, le président se doit d’être l’expression du (fragile) équilibre des chefs de l’armée et du DRS. Il incarne une unité de façade mais ne doit pas prétendre devenir le chef à part entière. C’est la raison pour laquelle les changements de président ont jusqu’ici abouti à une modification au sein du système et non à un changement de système. Cette volonté de ne jamais laisser un chef de l’Etat outrepasser ce rôle est à l’origine de la plupart des conflits au sommet de l’Etat. Car chaque président cherche à réduire sa dépendance à l’égard de ceux qui l’ont fait roi… Plus que tout autre, Abdelaziz Bouteflika a bousculé ce fonctionnement pour installer et nommer, y compris à la tête des commandements de région militaires, des hommes de confiance ou de « jeunes » loups redevables à leur bienfaiteur. Objectif déclaré : ne pas être un « demi-président » tout en préservant la pérennité d’un système dont il est un parfait produit et qui nourrit une aversion pour les libertés. C’est l’une des clés de sa longévité : avoir convaincu les militaires que lui seul pouvait redorer l’image du régime mise à mal pendant la guerre civile, leur éviter des poursuites pour les exactions commises au cours de cette décennie – la hantise des hauts gradés algériens -, bref « le meilleur contre feu diplomatique », comme dira benoîtement le général Nezzar…

Solidaires face à la population
Les antagonismes au sommet du « conclave » n’en sont pas moins féroces. Et peuvent se régler dans le sang. Abbane Ramdane, tête pensante du FLN, a été tué à 37 ans au Maroc en pleine guerre de libération par les hommes de Boussouf, le chef des « services » de la révolution algérienne pour avoir voulu imposer « la primauté du politique sur le militaire ». D’autres assassinats « ciblés » suivront ce meurtre qui marqua l’ascension du pouvoir de l’ombre. Notamment celui de Mohamed Boudiaf, ramené de son exil marocain le temps d’effacer par sa « légitimité historique » l’annulation des premières élections libres de l’Algérie indépendante et qui eut l’ingénuité de croire qu’il pouvait s’imposer comme un président à part entière… Aussi dures soient-elles, les luttes de clans – une organisation elle aussi complexe, diffuse et mouvante traversant les institutions, la classe politique et même la presse – qui déchirent le système sont moins décisives et moins idéologiques qu’on ne le pense, même si certains croient déceler aujourd’hui un clivage entre « pro Américains » et « pro-Français ». Car derrière la rhétorique socialiste d’avant hier, nationaliste d’hier – qu’on ressert quand rien ne va plus – et le credo moderniste d’aujourd’hui, les préoccupations des dirigeants sont avant tout d’ordre matériel. Quant aux clans qui dominent l’armée, ils s’apparentent à des groupes d’intérêts. Leurs antagonismes, qui se gèrent par dirigeants | À LA UNE D U 0 8 A U 1 4 NOV E M B R E 2 0 1 3 – L ’ O B S E R VAT E U R civils ou médias interposés, se résument généralement à des problèmes liés au partage des flux financiers. Quelques généraux majors, en activité ou en retraite, arbitrent ces conflits et gèrent les circuits d’affaire. Ce fonctionnement, qui se perpétue grâce à la cooptation et à un dosage régional et territorial, assure la reproduction du nidham et explique l’immobilisme. Chaque clan, le haut commandement militaire et des « services » présentent les caractéristiques d’une société secrète dont les membres tentent de s’autonomiser, testent leur force, s’équilibrent, se surveillent, coopèrent, s’affrontent et se neutralisent mutuellement en respectant une ligne rouge absolue: rester solidaires face à l’adversité, c’est à dire face à une population qui ne profite pas des richesses du pays et dont une partie est quasiment en état d’insurrection.

 

Assurer la reproduction du système
Le mode de gouvernance de ce système fermé où, écrit la journaliste Selima Ghezali, « il ne reste que deux acteurs majeurs : l’argent et la force », n’a en effet jamais varié. Il dirige depuis l’indépendance avec une logique qui ne vise ni à construire un État ni une économie mais à neutraliser le peuple et à l’isoler en « cassant » tous les mécanismes de contestation, en fragmentant le champ politique et la société et en refusant tout processus électoral libre. Mû par un seul objectif – conserver le pouvoir à tout prix – il agit sur quatre fronts : il puise dans les énormes réserves financières générées par les hydrocarbures pour tenter de calmer la colère du pays profond avec des mesures destinées à faire baisser les prix du sucre et de l’huile ; investit massivement dans la sécurité ; fait tout pour apparaître comme la « puissance régionale seule à même de lutter contre Aqmi » – manière aussi de prendre le pas sur le Maroc voisin – et élargit sa « clientèle » en favorisant l’émergence de nouveaux nababs. Etalant leur arrogance, ces derniers mettent en évidence le gouffre qui sépare le pays officiel de pans entiers d’une société qui meurent de faim et d’une jeunesse qui crève en plus d’ennui et rêve d’émigrer. «Le pouvoir ne règne que par la matraque parce qu’il a détruit tout autre système de régulation, social et économique », résumait déjà en 2011 l’ancien premier ministre Mouloud Hamrouche. Terriblement efficace pour imposer les moyens de se pérenniser, ce pouvoir développe une vision du monde bureaucratique et sécuritaire et multiplie les palliatifs pour gagner du temps. Concédant toujours trop peu et trop tard sans voir que son espace de négociation ne cesse de se réduire, il pare au plus urgent, réagit plus qu’il n’agit, avance ses pions quand il le peut, recule, change son fusil d’épaule quand les circonstances l’exigent, ou attend de «voir venir» en cas de mauvais vents. Les révoltes arabes – qui isolent l’Algérie – sont le pire de ces vents et conduisent Alger à se comporter comme si la survie du régime de Kadhafi puis de Assad constituait l’ultime verrou stratégique à défendre pour se préserver soi-même. Habilement, le régime a d’ailleurs paré à la « contagion » en surfant sur la mémoire de la guerre civile et la méfiance des Algériens à l’égard du politique pour contrecarrer toute mobilisation massive et en assimilant, par matraquage médiatique interposé, les jeunes révoltés arabes à des « agents voulant déstabiliser la région ».

La confusion, mode de gestion politique
Cela n’empêche pas le système de se retrouver face au problème qu’il ne parvient pas à résoudre depuis dix ans et auquel les révoltes arabes confèrent une urgence : comment faire une ouverture et avec quel homme politique civil ? Utilisera-t-il les vieilles recettes en procédant, notamment à l’occasion de la succession de Bouteflika, à un énième replâtrage avec l’un ou l’autre de ses innombrables affidés au visage d’opposant ? Ou profitera-t-il du remplacement, à venir car dicté par l’âge, du chef d’état-major le général Gaïd Salah et surtout du patron du DRS, le général Médiène (en fonction depuis 1990 !), pour se lancer dans une « ouverture contrôlée » en faisant appel à un vrai réformateur, à condition que lui soit garantie son impunité judiciaire et financière ? C’est la question. Retranchés dans leurs villas, abrités derrière leur arsenal anti-guérilla, les dirigeants algériens pensent à chaque nouvelle crise qu’ils pourront faire l’économie de la révision qui s’impose. Avec un prix toujours plus élevé pour le pays et en utilisant leurs vieux leviers : les coups tordus et la peur du changement qui, à l’intérieur et à l’extérieur du pays, a aujourd’hui le visage de l’islamisme. Rien ne dit, cependant, que le vent de révolte ne finira pas par souffler dans un pays où le mal vivre est général. Mais le facteur déclencheur est imprévisible et nul ne sait quand et comment se fera le passage de la colère au politique. Il peut mûrir et surgir n’importe où et pas nécessairement dans la rue : dans les lycées, les universités et les comités de défense des chômeurs, les entreprises, les stades, les mosquées et même au sein du sérail militaire. Une chose est sûre : si les transitions arabes tournent vraiment court, le problème du régime sera résolu pour un temps. Sinon, tout est possible.

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