Lahcen Haddad met les points sur les «i» dans la polémique autour de l’affaire Pegasus que le quotidien espagnol «ABC» tente de ressusciter. Dans deux longues publications sur X, l’académicien répond au journaliste Ignacio Cembrero et à Ketty Garat, rédactrice en chef d’ABC, en contestant la solidité des éléments avancés pour impliquer Mehdi Hijaouy dans l’espionnage du téléphone du président du gouvernement espagnol, Pedro Sánchez.
Au cœur de la démonstration de l’universitaire et ancien ministre, Lahcen Haddad, une distinction entre ce qui a été documenté, ce qui relève de l’attribution journalistique et ce qui reste, de toute évidence, une hypothèse. Haddad rappelle que l’enquête publiée en juillet 2026 par un consortium de médias avait présenté plusieurs éléments pour attribuer à un utilisateur marocain un accès au logiciel Pegasus : le nom de code « Morgan », des témoignages d’anciens agents, des documents internes et une note des renseignements français.
Mais, insiste-t-il, cette enquête n’aurait jamais établi que Mehdi Hijaouy était derrière « Jabaroot », qu’il avait divulgué une base comprenant 70.381 identités ou qu’il détenait les données extraites du téléphone de Sánchez. Elle ne l’aurait pas davantage identifié comme la source anonyme « Safir ».
Haddad pointe surtout ce qu’il considère comme une rupture chronologique et institutionnelle dans le récit d’ABC. L’utilisation opérationnelle présumée de Pegasus était attribuée par l’enquête à la DGST à partir de 2017, tandis que Hijaouy appartenait à la DGED et que la carte professionnelle publiée par ABC avait expiré en 2014. Pour établir un lien, le quotidien évoque notamment la possibilité que la DGED « ait pu » indiquer des cibles. « Précisément : "a pu”. C’est une possibilité, non une preuve », rétorque Haddad.
«Votre propre article reconnaît l'absence de preuves par des expressions comme « selon des sources de son entourage », « aurait pu », « serait » et « se trouverait ». Cependant, la une élimine tous les conditionnels et tranche que Hijaouy « a infecté le mobile de Sánchez » », ajoute-t-il.
Même raisonnement concernant le téléphone de Pedro Sánchez. Son infection par Pegasus a été établie, mais Haddad souligne que l’enquête judiciaire espagnole, classée faute d’avoir pu identifier les auteurs, n’a pas judiciairement imputé cette opération à la DGST, à la DGED ou à l’État marocain.
L’ancien ministre récuse également la présentation des 70.381 enregistrements attribués à Jabaroot comme autant d’«espions». Il rappelle que la DGSN est une vaste administration policière comprenant policiers, fonctionnaires et personnels administratifs, tout en soulignant que l’authenticité intégrale et l’origine unique de la base n’auraient pas fait l’objet d’une vérification indépendante.
Sa critique vise finalement le décalage entre les précautions employées dans le corps de l’article d’ABC — «aurait pu», «serait», «se trouverait» ou sources anonymes — et l’affirmation catégorique de sa une selon laquelle Hijaouy aurait infecté le téléphone de Sánchez.
«Une carte de 2014 peut être un scoop documentaire», conclut en substance Haddad. Elle ne prouve pas que son titulaire ait infecté, sept ans plus tard, le téléphone du chef du gouvernement espagnol.
De même, «citer quatorze médias ne transforme pas une inférence en preuve. Ces médias ont travaillé collectivement sur les mêmes sources. Quatorze publications ne constituent pas quatorze confirmations indépendantes», tranche t’il.
Pour Haddad, ABC a franchi la frontière entre hypothèse et fait établi : «Ce n’est pas une démonstration. C’est une chaîne d’hypothèses transformée en certitude par un titre.»