Élections 2026 : 7 candidates sur 10 victimes de violence numérique
Plus de 7 candidates sur 10 ont été ciblées par des actes de violence numérique, entre diffamation, discours haineux, désinformation et atteintes à la vie privée. C’est ce que révèle une nouvelle étude de l’Observatoire national pour la protection contre la violence numérique élaborée en partenariat avec l’association Tahadi pour l’égalité et la citoyenneté (ATEC). Un document qui met en lumière les limites de la protection juridique face aux attaques sexistes visant les femmes politiques.
La campagne électorale des législatives 2026 ne s’est pas limitée à l’affrontement entre programmes et candidats. Sur les réseaux sociaux, plusieurs femmes engagées dans la compétition ont dû faire face à des attaques visant leur réputation, leur vie privée et parfois leur dignité. Rumeurs, campagnes de dénigrement, atteintes à la vie privée et images manipulées : plus de 7 candidates sur 10 ont été prises pour cible sur les réseaux sociaux. Intitulée « La violence politique numérique à l'encontre des femmes à l'occasion des élections législatives 2026 », « l'étude se base sur l’observation et l’analyse des schémas de ciblage en mettant en évidence l’ampleur et les formes de ces attaques, mais aussi les limites de la protection juridique », explique Bouchra Abdou, directrice de l’ATECMauvais préludeNajwa Koukous, présidente du Conseil national du Parti authenticité et modernité (PAM) et candidate à Casablanca-Anfa, a annoncé dès le mois d’août son intention d’engager des procédures judiciaires contre ce qu’elle décrit « comme des campagnes organisées de diffamation, d’injures et de violence numérique ». Dans un communiqué, la députée a appelé à ne pas banaliser ces agissements, estimant que « le silence face aux attaques risque d’encourager le sentiment d’impunité ». Koukous a également réaffirmé son choix de répondre par les voies légales plutôt que de recourir à la surenchère.La députée et comédienne Fatima Khair, candidate du Rassemblement national des indépendants (RNI), a, elle aussi, été visée par la diffusion d’une image présentée comme authentique, la montrant aux côtés de l’acteur Benaïssa Jerrari, dans une posture « trop intimiste ». Réagissant aussitôt, l’actrice affirme que « le cliché a été manipulé à l’aide de l’intelligence artificielle, alors que la photographie originale, prise lors d’une activité partisane, ne correspond nullement à la version diffusée». « On ne s’habitue pas aux insultes et à l’injustice », a-t-elle fait valoir, rappelant que les divergences politiques ne justifient pas les atteintes à la dignité. Le RNI a annoncé de son côté des poursuites judiciaires contre les personnes dont l’implication dans la fabrication ou la diffusion des contenus falsifiés serait établie. Alors qu’elle était en pleine campagne électorale, l'avocate Amina Maelainine, candidate du Parti de la justice et du développement (PJD), a également annoncé son intention de saisir la justice. « Après avoir longtemps privilégié le silence face aux attaques, je riposte et je porte finalement plainte contre des comptes et des personnes me visant par des campagnes de dénigrement », explique-t-elle. Elle cite notamment des contenus faisant appel, selon elle, à l’intelligence artificielle. Elle entend désormais faire trancher ces affaires par la justice.La députée Rim Chabat, élue sous les couleurs du Mouvement populaire à Fès Nord, a pour sa part été au centre de rumeurs relayées sur les réseaux sociaux en septembre. des fake news portant atteinte à sa vie privée. Des publications ont notamment prétendu qu’elle entretenait une relation amoureuse avec l’homme politique Abderrahim Bouaida, en s’appuyant sur des photographies sorties de leur contexte professionnel et politique.Attaques multiples et combinéesAu-delà de ces cas spécifiques, l’étude apporte un éclairage chiffré sur le phénomène. Présenté le 7 octobre, le document porte sur la violence politique numérique visant les femmes têtes de listes locales aux élections législatives de 2026. Elle a été coordonnée dans le cadre d’un observatoire réunissant 16 associations de la société civile.« Pour réaliser ce travail, 21 personnes chargées du suivi ont observé les contenus diffusés du 10 au 23 septembre, soit pendant la période légale de la campagne électorale. L’échantillon comprend 42 candidates issues de plusieurs régions et circonscriptions », détaille-t-on lors de la conférence de presse. Modus operandi ? «L’enquête a été réalisée à partir d’une grille commune de collecte, les équipes ont constitué une base de 628 fiches documentant les pratiques observées, ensuite soumises à des analyses quantitatives, qualitatives et juridiques », explique Bouchra Abdou.Typologie et violence complexePremier enseignement : le dénigrement arrive en tête des formes d’attaques recensées. Il représente 481 cas, soit 76,6 % des fiches analysées. Les discours de haine et les propos dévalorisants liés au sexe suivent avec 436 cas (69,4 %). La diffusion d’informations non vérifiées concerne 405 cas (64,5 %), tandis que les fausses nouvelles et les rumeurs en représentent 376 (59,9 %). L’atteinte à la vie privée a été relevée dans 271 cas (43,2 %). L’étude fait également état de 64 cas de menaces ou d’intimidation, de 25 situations impliquant des images ou vidéos falsifiées et de 23 cas présentant des indices d’utilisation d’outils d’intelligence artificielle.Ces catégories ne s’excluent pas mutuellement. Au contraire, les attaques prennent souvent plusieurs formes à la fois : le dénigrement et les propos sexistes ont été associés dans 330 cas, soit 52,5 % de la base étudiée. Le croisement entre dénigrement et atteinte à la vie privée apparaît dans 247 cas. Un constat qui souligne le caractère composite de cette violence, à la croisée de la désinformation, de l’humiliation et de l’atteinte à la réputation.Cadre juridique et difficultésSi l’étude reconnaît les avancées introduites par la réforme de la législation électorale, qui prend désormais explicitement en compte les réseaux sociaux, les plateformes numériques et les outils d’intelligence artificielle parmi les moyens susceptibles d’être utilisés pour commettre des infractions électorales, elle soulève toutefois certaines insuffisances. « Cette évolution ne garantit pas, à elle seule, une protection effective contre toutes les formes de violence politique numérique », déplore l’activiste féministe.« Pour qu’un contenu puisse recevoir une qualification pénale, plusieurs éléments doivent être établis : son caractère mensonger, l’identité de son auteur, l’intention de celui-ci et le lien avec le processus électoral », explique de son côté maître Zahia Aâmoumou, avocate et activiste des droits humains. Les montages et les contenus susceptibles d’avoir été générés ou modifiés par l’intelligence artificielle compliquent davantage le travail de preuve. « Certaines attaques sexistes, qui visent à discréditer une femme ou à remettre en cause sa légitimité politique, ne correspondent pas non plus systématiquement à une infraction pénale clairement définie », regrette l’avocate. FaillesLes auteurs de l’étude identifient ainsi trois principales failles : le décalage entre la conception sociale et juridique de la violence et les infractions précisément définies par la loi ; les difficultés à prouver les faits dans l’environnement numérique ; et l’insuffisante prise en compte des violences visant spécifiquement les femmes en raison de leur engagement politique.Pour y répondre, les initiateurs de l’étude recommandent d’ouvrir un débat législatif sur une définition plus précise de la violence politique numérique et sur la prise en compte du mobile sexiste dans les infractions électorales. « Nous préconisons également la mise en place d’un mécanisme national rapide de réception des signalements et des plaintes pendant les campagnes, ainsi qu’une coopération renforcée avec les plateformes numériques, dans le respect de la liberté d’expression et de la préservation des preuves », ajoute Abdou.D’après cette dernière, les partis politiques sont, eux aussi, appelés à prendre leurs responsabilités : former les candidates et les candidats à la sécurité numérique, les accompagner dans la documentation des attaques et le dépôt des signalements, et mettre en place des dispositifs internes de prévention et de réaction. Au-delà des cas individuels, l’enjeu est celui des conditions dans lesquelles les femmes peuvent participer à la vie politique.«Car lorsque les attaques personnelles et les campagnes de dénigrement deviennent des instruments de la compétition électorale, elles risquent de décourager les candidatures féminines et de restreindre leur présence dans l’espace public », met en garde Bouchra Abdou. Pour l’Observatoire national pour la protection contre la violence numérique et l’ATEC le renforcement des textes doit donc s’accompagner de moyens concrets pour identifier les violences, faciliter les preuves et garantir une réponse institutionnelle rapide.