Les traversées irrégulières vers Sebta s’accompagnent de nombreux drames humains. Outre la désillusion des candidats à l’Eldorado, dont les rêves se brisent dès leur arrivée sur une rive qui les rejette, il y a aussi la souffrance de leurs parents, rongés par l’inquiétude et plongés dans une profonde détresse, sans nouvelles de leurs enfants.
« Pourquoi es-tu parti, Jalal ? ». Depuis le départ de son fils de 16 ans vers Sebta, cette question hante Youssef. Kh. Père de famille et employé dans les assurances à Casablanca, il ne parvient toujours pas à comprendre ce qui a poussé son adolescent à quitter le domicile familial, alors qu’il réussissait à l’école et se préparait à entamer sa première année du baccalauréat. « C’était un bon élève, il avait de bons résultats. Nous faisions de notre mieux pour lui offrir une vie digne et tout ce dont il avait besoin », confie ce père, encore sous le choc.Départs impulsifsLe jour de son départ, rien ne laissait présager une telle décision. Jalal avait demandé de l’argent pour aller à la piscine avec ses amis. Son père lui avait donné 200 dirhams, de quoi payer l’entrée et se restaurer. Ce n’est qu’au cours de la soirée, en constatant que le fils tardait à rentrer, que l’inquiétude a commencé à gagner la famille. Les amis, contactés par le père, lui ont alors appris qu’aucune sortie à la piscine n’avait été prévue ce jour-là.« Le lendemain, un autre ami de Jalal m’a confié qu’il était parti à Fnideq avec des garçons du quartier pour tenter de rejoindre clandestinement Sebta. Nous avons commencé à nous affoler et à le chercher partout. Je suis parti à Fnideq, mais il y avait tellement de monde, un chaos total. Je suis rentré les mains vides », raconte Youssef. Pendant plusieurs jours, la famille est restée sans nouvelles. Impossible de savoir si l’adolescent avait réussi à traverser, s’il était toujours en vie ou s’il avait été emporté par la mer.
Entre espoir et désillusion
Une semaine plus tard, un appel a finalement mis fin à cette attente insoutenable. Jalal était arrivé à destination. Mais le soulagement de savoir son fils vivant a rapidement laissé place à une autre angoisse : celle de le savoir seul, loin des siens, dans un environnement dont ses parents ne maîtrisaient ni les dangers ni les règles.Espoir difficile à ébranlerLe récit de Youssef fait écho à celui de Leila Al. Â, mère d’un autre mineur parti vers l’enclave. Dans son cas, l’idée de rejoindre l’Espagne était déjà présente dans l’esprit de son fils comme c’est le cas pour beaucoup de jeunes de la ville de Fnideq. L’ouverture de la frontière, annoncée de bouche à oreille, a fini par le convaincre à passer à l’acte. « Dès qu’il a entendu que les portes de Sebta étaient ouvertes, ce matin-là, il n’a plus réfléchi du tout », explique-t-elle. Les appels de ses amis ont joué un rôle déterminant, selon cette mère meurtrie et impuissante devant la détermination de son enfant. L’adolescent est parti en pensant saisir une occasion qui ne se présenterait peut-être qu’une seule fois.Pour Leila, l’attrait de l’émigration clandestine tient aussi à l’image que certains jeunes se font de ceux qui sont déjà partis. « Ils voient d’anciens camarades et voisins afficher leurs téléphones, leurs vêtements, leurs voitures et leur réussite apparente sur les réseaux sociaux. Ils les imaginent autonomes, bien rémunérés et bien installés en Europe », décrit Leila qui estime que c’est la plus grande illusion ayant entrainé cette déferlante l’été dernier.« Ils voient leurs amis qui sont partis et qui, un an ou deux plus tard, régularisent leurs papiers. Ils les voient travailler, bien s’habiller, avoir de bons revenus. Pour eux, cela apparaît comme la voie la plus facile et rapide pour assurer leur avenir », analyse-t-elle. Cette représentation de la migration, nourrie par les réussites mises en scène et par les récits qui circulent entre jeunes dans la petite ville, contribue à entretenir l’idée qu’un départ clandestin peut permettre de gagner rapidement une vie meilleure. « Les difficultés, elles, restent souvent occultées et ignorées, jusqu’au moment où les adolescents y sont directement confrontés », déplore cette mère.Le jour où son fils a rejoint Sebta, Leila a vécu plusieurs heures sans savoir ce qu’il était devenu. Son téléphone ne captait plus. Les informations qui circulaient faisaient état de blessés, de personnes tombées et de noyades. « On a commencé à entendre beaucoup de choses, on a pris peur. Ce n’était vraiment pas facile et on imaginait le pire. C’était insoutenable », se souvient-elle, un nœud à la gorge. Ce n’est qu’une fois arrivé et « installé » que son fils a pu la rassurer. Mais savoir son enfant vivant ne signifie pas être délivré de l’inquiétude. Où dort-il ? Avec qui passe-t-il ses journées ? Est-il à l’abri des violences ? Pour les familles, ces questions deviennent rapidement une préoccupation quotidienne, comme le raconte Leila.« Notre vie est devenue un enfer »À Sebta, le problème du logement s’est imposé à la famille de Leila dès les premiers jours. Son fils a pu compter ponctuellement sur d’anciennes connaissances originaires de Fnideq, installées dans l’enclave, mais il lui fallait ensuite trouver un endroit où passer la nuit. Il a fini par payer une chambre d’hôtel à 300 dirhams par nuit, une dépense considérable à laquelle s’ajoutaient les frais du quotidien. Un sacré poids pour le budget de cette famille aux moyens limités.
Les images sur les réseaux sociaux en rajoutent à l'angoisse des familles
« Nous essayions de lui envoyer de quoi vivre, pour qu’il reste au moins à l’abri. Nous n’avons pas cessé de lui demander de revenir à Fnideq, mais il ne voulait rien entendre », raconte, désespérée, sa mère. Cette dernière décrit également les craintes des parents face aux risques de violence, d’agressions et d’exploitation auxquels les jeunes pourraient être exposés. « Les images de violences circulant sur les réseaux sociaux étaient une véritable torture pour la famille », ajoute-t-elle. Dans un territoire où ils ne disposent pas toujours d’un hébergement stable ni d’un entourage fiable, les familles se sentent démunies, sans pouvoir vérifier elles-mêmes les conditions dans lesquelles vivent leurs enfants.A Casablanca, Chez Youssef Kh., l’absence de Jalal a bouleversé l’équilibre familial. «Ma femme pleure jour et nuit et son état psychologique s’est gravement dégradé. Elle a plongé dans une dépression sévère. Elle ne dort plus, ne mange pas et semble vivre dans un monde parallèle», décrit Youssef en réprimant une larme. Il doit désormais veiller sur elle tout en continuant à s’occuper de leurs autres enfants, avec la peur constante de ce qui pourrait arriver à l’adolescent.« Je vis dans la peur et l’angoisse pour Jalal, mais aussi pour son frère et sa sœur, car j’ai peur de les perdre eux aussi. Je dois prendre soin de leur mère, dont l’état va en s’aggravant. Je ne sais pas où donner de la tête et mon rendement au travail s’est largement dégradé », confie-t-il. Derrière les départs, il y a ainsi des familles contraintes de poursuivre leur quotidien dans l’incertitude, entre la nécessité de rassurer les enfants restés au foyer, les dépenses engagées pour aider celui qui est parti et les tentatives répétées pour le convaincre de rentrer.Le prix de l’attentePour les adolescents, revenir n’est pas toujours envisageable. À mesure que les jours passent, le retour peut être vécu comme un échec, tandis que l’idée de réussir à s’installer en Europe demeure un objectif auquel il devient difficile de renoncer.Leila explique avoir proposé à son fils de rentrer au Maroc et de suivre une formation professionnelle auprès de l’OFPPT. L’idée était de lui permettre d’obtenir un diplôme, puis de chercher une voie régulière pour partir à l’étranger, dans le cadre d’une demande de visa régulière. Mais l’adolescent ne voulait pas attendre plusieurs années avant de tenter sa chance en Europe.« Il nous répète sans cesse : « C’est une opportunité, je ne me suis pas jeté à la mer, je n’ai pas risqué ma vie. Cette occasion ne se reproduira pas, je vais encore patienter », raconte-t-elle. Au fil des mois, les dépenses se sont accumulées sans qu’une perspective concrète ne se dessine. Pourtant, l’idée du retour continuait de se heurter à son refus. « Il nous a dit qu’il ne reviendrait que si on le faisait revenir », ajoute sa mère.DésillusionMohamed, 17 ans, qui a finalement choisi de rentrer au Maroc après deux mois à Sebta, apporte un autre éclairage sur cette réalité. Contrairement à ceux qui mûrissent leur projet pendant des mois, il affirme que l’idée de migrer ne lui avait jamais traversé l’esprit avant les événements d’août dernier. «Ceci même si je souffrais en silence de ma oisiveté forcée. Je détestais le fait d’être un fardeau et de ne pas gagner de l’argent pour aider mon père dans l’entretien de notre famille », explique Mohamed.C’est en voyant les autres franchir la frontière qu’il a décidé de les suivre. Il était parti sans prévenir sa famille, laissant son téléphone et ses affaires à la maison. Ses proches l’ont cherché pendant trois jours avant qu’il ne les appelle pour leur annoncer qu’il se trouvait à Sebta. L’expérience a toutefois été loin de correspondre à ce qu’il avait pu imaginer. « Les conditions étaient très mauvaises. On a vécu l’humiliation, l’injustice, le racisme. Même lorsque l’un de nous disposait d’un toit et de quoi manger, cela ne suffisait pas à lui garantir la tranquillité ni le respect de sa dignité », témoigne-t-il.oujours sous le choc d’une désillusion brutale, Mohamed raconte son séjour à Sebta avec beaucoup d’amertume. « À Sebta, l’avenir est incertain. Beaucoup de jeunes finissent par comprendre qu’il n’y a pas de véritable perspective là-bas. Certains garçons et filles, vont jusqu’à prétendre être homosexuels pour pouvoir demander l’asile et espérer être acceptés. Ils en arrivent à jouer un rôle pour tenter de trouver une issue à leur situation», raconte-t-il.Son récit contraste avec l’obstination de Jalal et du fils de Leila. Là où certains s’accrochent à l’espoir d’une installation en Espagne, d’autres finissent par mesurer l’écart entre les promesses qu’ils associaient au départ et les difficultés rencontrées sur place. Pour Youssef, cette attente reste insupportable. Son ultime souhait est désormais que son fils revienne auprès des siens. « Reviens vite auprès de nous, s’il te plaît. Notre vie est un enfer en ton absence. Reviens pour ta mère, et nous t’offrirons tout ce que tu veux. Juste, reviens ! », lance-t-il, aux bord des larmes, à l’adresse de son fils.Gestion complexeCes drames familiaux s’inscrivent dans une crise migratoire dont la gestion continue de mettre à l’épreuve la coopération entre le Maroc et l’Espagne. Alors que les opérations de retour vers le territoire marocain s’intensifient, le question du sort des mineurs demeure particulièrement sensible, en raison de la nécessité d’examiner leur situation individuelle et de rechercher des solutions adaptées à leur âge.Selon les chiffres communiqués récemment par Ángel Víctor Torres, ministre espagnol de la Politique territoriale et de la Mémoire démocratique, 2.827 mineurs ont été recensés dans le cadre de la gestion de la crise migratoire à Sebta. Parmi eux, 86 ont quitté l’enclave pour rejoindre la péninsule Ibérique, tandis que 163 autres ont été répartis dans plusieurs régions espagnoles.Madrid a également transmis aux autorités marocaines les dossiers de 24 mineurs en vue de leur regroupement familial. Toutefois, selon le quotidien El Faro de Sebta, qui rapportait l’information le 8 octobre, ces démarches n’avaient pas encore abouti à cette date. En parallèle, l’Espagne a annoncé avoir effectué 11.026 opérations de retour et d’éloignement vers le Maroc. Parmi elles, 1.813 ont été enregistrées dimanche et lundi, après l’évacuation en deux phases de la plage d’El Trampolín, utilisée comme lieu d’hébergement temporaire. La seule journée de dimanche a donné lieu à 1.404 retours, selon les chiffres communiqués par le ministre.Face aux critiques sur le déroulement de ces opérations, Ángel Víctor Torres a défendu les procédures appliquées par les autorités espagnoles. Il a notamment affirmé que certains migrants choisissaient de rentrer après avoir été informés des conséquences possibles de leur situation sur les fichiers de la police espagnole. Le traitement des mineurs relève néanmoins de procédures distinctes, chaque cas nécessitant un examen particulier.Les autorités espagnoles ont, par ailleurs, annoncé la mise à disposition de 7.377 places d’accueil. Les établissements scolaires et les structures sanitaires restent mobilisés : le taux de présence des élèves dans les écoles s’établit à environ 90 %, tandis que 93 lits sur les 212 disponibles étaient occupés, dont 13 par des migrants.Si ces chiffres donnent la mesure des moyens mobilisés et des difficultés de la gestion de cette crise, elles ne reflètent toutefois pas tout de ce qu’elle représente pour les familles, pour les parents qui attendent encore un appel, tentent de convaincre leurs enfants de rentrer ou redoutent de ne jamais les revoir.Depuis les déclarations faites le 24 septembre à New York par Nasser Bourita, à l’issue de son entretien avec son homologue espagnol José Manuel Albares, au terme duquel il avait indirectement pointé du doigt les atermoiements des autorités espagnoles concernant le retour au bercail des migrants marocains entrés irrégulièrement à Sebta les 30 et 31 juillet 2026, les choses semblent évoluer. Toutefois, si les retours progressent, la situation des mineurs non accompagnés demeure particulièrement délicate, leur rapatriement étant soumis à des procédures individualisées, ce qui prolonge l’attente et accentue le désarroi des familles concernées.