Égypte : la sécurité alimentaire, un défi stratégique pour 120 millions d’habitants
Le 21 octobre 2026, le président Abdel Fattah al-Sissi a effectivement présidé une importante séance consacrée à la sécurité alimentaire et hydrique, dans le cadre du Forum Égypte 2026, organisé au Caire du 19 au 24 octobre. La grande qualité des interventions doit être mentionnée. Les ministres et les autres responsables étaient très pratiques et faisaient bien la distinction entre ce qui a effectivement été réalisé et ce qui reste à faire. Le pays a de grandes ambitions mais connaît parfaitement ses blocages.
Le thème était : « Sécurité alimentaire et hydrique : les défis d’aujourd’hui et les garanties de demain ».Les ministres de l’Agriculture, de l’Irrigation et de l’Approvisionnement y ont participé, aux côtés de responsables de l’organisme public chargé des grands projets agricoles, Future of Egypt.Le président égyptien y a annoncé que les réserves stratégiques de produits essentiels couvraient environ six mois de besoins. Il a également défendu la modernisation des subventions alimentaires, l’extension des terres cultivables et le développement de l’élevage.L’enjeu est considérable : l’Égypte produit une partie importante de son alimentation, mais demeure fortement dépendante des marchés internationaux pour les céréales. À cette dépendance s’ajoute une contrainte encore plus structurelle : le manque d’eau.Le paradoxe égyptienL’Égypte est un important producteur agricole, notamment de blé, de légumes et de fruits. Pourtant, sa production ne suffit pas à couvrir ses besoins céréaliers.La FAO prévoit une récolte de blé proche de 10 millions de tonnes en 2026, mais aussi des importations de 13,5 millions de tonnes durant la campagne 2026/27.Cela s’explique par la consommation de pain, la croissance démographique, les besoins des élevages et l’activité des minoteries. Les volumes importés ne doivent donc pas être assimilés directement à un déficit de production de même ampleur.La dépendance céréalièreLa dépendance concerne particulièrement le maïs, utilisé dans l’alimentation animale. La production de viande, de lait, d’œufs et de poisson dépend donc indirectement de la capacité à importer des aliments pour animaux.L’OCDE souligne également la concentration historique des achats égyptiens de blé auprès de la Russie et de l’Ukraine, qui accroît l’exposition aux perturbations commerciales.Le principal obstacle : l’eauC’est probablement la question la plus importante pour comprendre la politique agricole égyptienne.Selon l’OCDE, les besoins annuels en eau de l’Égypte sont estimés à 114 milliards de mètres cubes, alors que ses ressources conventionnelles disponibles n’atteignent qu’environ 59,25 milliards.Le déséquilibre hydrique égyptienDemande annuelle en eau114 milliards m³Ressources conventionnelles disponibles59,25 milliards m³Estimations reprises par l’OCDE en 2026. L’écart est compensé notamment par la réutilisation des eaux et par les importations de produits incorporant de l’« eau virtuelle ».Le pays dépend fortement du Nil, tandis que le changement climatique, l’évaporation et les besoins croissants de la population accentuent les tensions.Cette situation pose une question fondamentale : comment augmenter les surfaces agricoles quand l’eau disponible est déjà insuffisante ?Que fait concrètement le gouvernement égyptien ?Conquérir de nouvelles terres agricolesLe projet du Nouveau Delta et les programmes de mise en valeur du désert visent à étendre les surfaces cultivées. Al-Sissi a évoqué la possibilité de réhabiliter jusqu’à 10 millions de feddans, à condition de disposer de l’eau nécessaire. Il s’agit d’une ambition conditionnelle, non d’une superficie déjà aménagée.Réutiliser les eaux traitéesLe pays investit dans le traitement des eaux de drainage agricole, la modernisation de l’irrigation et la gestion des nappes souterraines. Ces dispositifs sont essentiels pour limiter la pression sur le Nil, même s’ils ne créent pas de nouvelles ressources naturelles illimitées.Constituer des réserves alimentairesL’État développe les silos, achète du blé aux agriculteurs et diversifie ses fournisseurs. Son plan 2025/26 prévoyait une capacité de stockage d’environ 5,5 millions de tonnes. Al-Sissi affirme que les stocks stratégiques de produits essentiels représentent six mois de couverture.Encourager la production nationaleLe gouvernement relève les prix d’achat du blé local, distribue des semences améliorées et soutient la mécanisation. La FAO relève une augmentation de la récolte prévue en 2026 et des achats publics de blé auprès des producteurs.Maintenir les subventions alimentairesLe pain subventionné reste un élément central de la protection sociale. Le président défend désormais une évolution vers des aides monétaires mieux ciblées. L’OCDE souligne toutefois que cette réforme est délicate, car elle touche directement le pouvoir d’achat et l’alimentation des ménages modestes.Les résultats et les limites de cette stratégieLes enjeux sociaux ne doivent pas être négligés. La FAO relève une reprise de l’inflation alimentaire au début de 2026. Elle souligne aussi une forte insécurité alimentaire parmi les réfugiés présents en Égypte, particulièrement vulnérables aux réductions d’aide humanitaire.Ce que révèle le symposium du CaireLa réunion du 21 octobre confirme que l’Égypte traite désormais la sécurité alimentaire comme une question stratégique associant agriculture, eau, commerce extérieur, finances publiques et protection sociale.Trois conclusions se dégagent :La sécurité alimentaire ne signifie pas nécessairement l’autosuffisance. L’Égypte peut sécuriser ses approvisionnements en combinant production nationale, importations diversifiées et réserves.L’eau détermine les limites de l’expansion agricole. Chaque nouveau projet doit être évalué selon sa consommation hydrique, ses rendements et ses coûts.La sécurité alimentaire est aussi une question de pouvoir d’achat. Produire ou importer suffisamment ne garantit pas que tous les ménages puissent se nourrir correctement.Le gouvernement égyptien poursuit une transformation agricole importante, avec de grands projets d’infrastructure et une volonté affichée de réduire les vulnérabilités alimentaires.