Le couple marocain va mal : 154.377 divorces en 2025
Le mariage plus fragile durant les premières années

Le répit aura été de courte durée. Après un léger reflux en 2024, les ruptures repartent à la hausse. L'an dernier, les tribunaux ont enregistré 154.377 dossiers de divorce et de répudiation (tatliq), soit 6.482 de plus en un an. Le tatliq s'impose plus que jamais comme la voie royale de la séparation, selon le dernier rapport du Conseil supérieur du pouvoir judiciaire.

Après une accalmie en 2024, la vague des divorces repart de plus belle. En 2025, les tribunaux ont croulé sous 154.377 dossiers de divorce et de tatliq, soit 6.482 ruptures de plus en un an. Le tatliq reste le rouleau compresseur de la séparation au Maroc, pointe le Conseil supérieur du pouvoir judiciaire (CSPJ) dans son dernier rapport annuel.Dans le détail, les juridictions de la famille ont enregistré l’année dernière 154.377 affaires de divorce et de répudiation, contre 147.895 en 2024, soit une hausse de 6.482 affaires, selon le rapport 2025 du CSPJ. Après le recul enregistré en 2024, le nombre de dossiers repart donc à la hausse, avec une progression de 4,38% sur un an.Mais derrière cette évolution quantitative se cache surtout une transformation du profil de la rupture conjugale. Les chiffres judiciaires, croisés avec ceux de l’Enquête nationale sur la famille 2025 du Haut-Commissariat au Plan (HCP), racontent une histoire plus précise : le mariage marocain tient encore, mais lorsqu’il se fissure, c’est souvent tôt, et de plus en plus souvent à l’initiative de la femme.Deux réalités judiciairesSur les 154.377 affaires enregistrées en 2025, 112.911 relevaient du tatliq (répudiation), soit 73,1% de l’ensemble, contre 41.466 affaires de divorce, représentant 26,9%. Cette prédominance du tatliq est loin d’être anodine. Elle montre que la dissolution du lien conjugal passe très majoritairement par la voie judiciaire.Suivant la cadence, l’activité des tribunaux a par ailleurs été particulièrement soutenue. Les 159.815 affaires de divorce et de tatliq ont été jugées en 2025, contre 150.263 en 2024. Le nombre d’affaires en cours a atteint 182.224 dossiers, ajoute le rapport. Le ratio des affaires jugées par rapport aux affaires enregistrées s’est établi à 103,52%, tandis que 87,70% des affaires en cours ont fait l’objet d’un jugement. Autrement dit, derrière les statistiques sur les ruptures, il y a aussi une forte activité des juridictions de la famille pour absorber le contentieux conjugal.Le divorce par consentement domineDans le détail, les 41.466 affaires de divorce enregistrées en 2025 sont très largement dominées par le divorce par consentement mutuel. Celui-ci représente à lui seul 40.211 affaires, soit 96,97% de l’ensemble des divorces. Les autres formes de divorce restent « marginales » : 1.173 affaires de divorce avant consommation du mariage, 48 divorces révocables, 33 divorces par « khol’âa » et une affaire de divorce par « tamlik ».Des chiffres qui démontrent que lorsqu’il s’agit du divorce au sens strict, la voie consensuelle est devenue l’option la plus prisée. Mais c’est du côté du « tatliq » (répudiation), et particulièrement du tatliq chiqaq (répudiation pour discorde), que se trouve le cœur du phénomène. Les affaires de tatliq ont ainsi atteint 112.911 dossiers en 2025, contre 107.681 en 2024 et 111.140 en 2023. Et là encore, un type de rupture écrase tous les autres : le « tatliq pour chiqaq ». Avec 110.454 affaires, il représente 97,82% de l’ensemble des affaires de tatliq enregistrées en 2025.Les autres motifs sont très loin derrière : 1.406 affaires de tatliq général ou non spécifié, 531 pour absence du conjoint, 456 pour préjudice, 20 pour défaut d’entretien, 32 pour vice, 11 pour abandon conjugal et une seule affaire pour manquement de l’époux à une condition du contrat de mariage.Mariage plus fragile au débutDes chiffres « choquants » et en forte évolution qui disent peu sur les causes profondes de la rupture. Une situation que les données du HCP permettent d’éclairer en partie. Selon l’Enquête nationale sur la famille 2025, le taux annuel moyen de divorce s’établit à 3,6‰ au niveau national. Mais cette moyenne masque une forte concentration du risque dans les premières années de vie conjugale.C’est en effet au début de la vie conjugale que le couple marocain traverse sa principale zone de turbulences, comme nous l’append le HCP. Le risque de rupture atteint ainsi 26,8‰ au cours des deux premières années du mariage, soit plus de cinq fois le taux moyen national, détaille l’enquête. Ce risque diminue ensuite progressivement : 18,9‰ chez les femmes dont le mariage dure depuis deux à quatre ans, avant de tomber à seulement 1,2‰ chez celles mariées depuis vingt ans ou plus.La durée moyenne du mariage avant divorce s’établit néanmoins à près de neuf ans au niveau national. Mais là encore, les écarts sociaux et territoriaux sont importants : environ six ans et huit mois en milieu rural, contre neuf ans et sept mois en milieu urbain. Le niveau de vie joue également. La durée moyenne avant divorce est d’environ sept ans dans les ménages les moins aisés, contre près de dix ans dans les ménages les plus aisés. Le divorce précoce apparaît ainsi davantage associé aux milieux ruraux et aux ménages modestes.Femmes, premières à dire stopC’est l’un des enseignements les plus significatifs de l’ENF 2025 : 58% des femmes divorcées déclarent avoir été le plus souvent à l’initiative de la rupture. Chez les hommes, la réponse la plus fréquente est différente : 41,5% déclarent que la décision de se séparer résultait d’un commun accord avec leur ex-épouse. Ces données donnent une autre lecture à la progression du tatliq. La femme marocaine n’est plus seulement celle qui subit la rupture ou qui attend la décision du mari. Elle est de plus en plus souvent « actrice de la séparation », en utilisant les mécanismes juridiques que lui offre la Moudawana, notamment le recours au tatliq et, dans certains cas, au khol’âa.Plus de vingt ans après la réforme de la Moudawana, les effets de cette évolution apparaissent donc aussi dans les comportements familiaux. Le taux de divorce est d’ailleurs plus élevé chez les femmes, à 4,9‰, que chez les hommes, à 2,4‰. Il est également plus élevé en milieu urbain (4,3‰) qu’en milieu rural (2,5‰). Ces chiffres traduisent notamment des différences dans les parcours conjugaux et dans la manière dont les hommes et les femmes déclarent et vivent la rupture.Pourquoi divorce-t-on ?Les réponses de l’ENF 2025 sont particulièrement révélatrices. Loin des « tragédies familiales » que l’on peut imaginer, les désaccords domestiques arrivent en tête, cités par 30,9% des personnes divorcées. Viennent ensuite les difficultés économiques, avec 12%, les conflits avec la belle-famille, à 11,6%, puis la violence conjugale, citée par 8,8%.Le premier motif déclaré n’est donc pas nécessairement la grande crise conjugale. Il s’agit d’abord du quotidien : organisation du foyer, dépenses, responsabilités domestiques, répartition des rôles et, plus largement, incapacité du couple à gérer ses désaccords. La famille marocaine change également. La place croissante du ménage nucléaire réduit mécaniquement l’intervention quotidienne de la famille élargie. Le couple se retrouve davantage seul face à ses tensions, sans toujours disposer de mécanismes efficaces de médiation.Famille, dernier filet de sécuritéAu bout de cette chaîne, il reste souvent la famille. Après la dissolution des couples, elle héberge, prend en charge, aide financièrement et accueille les enfants. Elle absorbe une partie du coût social de la rupture. Les 73,9% de femmes divorcées qui vivent auprès de leurs proches en sont l'illustration la plus visible de cette solidarité familiale, ultime filet de sécurité, comme le montrent les résultats de l’ENF 2025.Les statistiques du CSPJ et celles du HCP racontent finalement deux moments d’une même histoire. Si la rupture est devenue une possibilité juridique plus accessible, elle reste pour beaucoup de femmes une transition sociale et économique difficile. Et derrière les milliers de décisions rendues chaque année par les juridictions de la famille, c’est finalement la même question qui revient : « qui prend en charge les conséquences du divorce lorsque le couple, lui, n’existe plus ? »