Maroc–Égypte : Libre-échange pour l’un, déficit pour l'autre

Comment expliquer que deux puissances industrielles africaines, liées par plusieurs accords commerciaux, entretiennent des échanges aussi déséquilibrés ? Le déficit commercial du Maroc vis-à-vis de l’Egypte ne correspond pas aux capacités productives de son économie. Et dans les produits importés d’Egypte tout n’est pas vital pour les Marocains. Alors que doit-on faire?

Le Maroc et l'Égypte sont deux des économies les plus industrialisées d'Afrique. Tous deux disposent d'industries diversifiées, d'infrastructures portuaires et de stratégies de développement des exportations.Pourtant, leurs relations commerciales présentent un paradoxe : les produits égyptiens pénètrent largement le marché marocain, alors que les exportations marocaines peinent à trouver des débouchés comparables en Égypte.Il ne s’agit pas ici seulement de mesurer un déficit. Il faudra déterminer si ce déséquilibre résulte de différences de compétitivité ou de conditions d'accès inégales aux marchés.Cette distinction est fondamentale : un déficit commercial n'est pas, en lui-même, une anomalie. En revanche, un accord de libre-échange qui fonctionnerait différemment selon le sens des échanges poserait une véritable question de réciprocité.Les chiffres révèlent un déséquilibre structurelLes statistiques publiées fin octobre 2026, à partir des données de l'Office des Changes, donnent une image plus précise de la situation en 2025.Importations depuis l’Égypte 13,01 Md DHExportations vers l’Égypte 1,56 Md DHDéficit bilatéral estimé −11,45 Md DHTaux de couverture 12 %Calculs à partir des importations de 13,011 milliards DH et d'exportations arrondies à 1,6 milliard DH.
Autrement dit, pour 100 dirhams de marchandises achetées à l'Égypte, le Maroc ne lui vend qu'environ 12 dirhams.L'Égypte est devenue le premier fournisseur africain du Maroc, loin devant la Tunisie et l'Afrique du Sud, dont les exportations respectives vers le Maroc avoisinent chacune 3,4 milliards de dirhams en 2025.Il existe cependant un élément encourageant : les exportations marocaines vers l'Égypte ont plus que doublé entre 2024 et 2025. Néanmoins, cette progression reste insuffisante pour compenser les importations.L’automobile, un cas révélateurL'industrie automobile marocaine constitue un cas d'étude particulièrement intéressant.Le Maroc dispose de capacités industrielles considérables, avec les installations de Tanger et de Kénitra. Pourtant, ses véhicules ont longtemps rencontré des difficultés d'accès au marché égyptien.Un différend a notamment porté sur les règles d'origine applicables aux voitures produites dans la zone de Tanger. Le Maroc contestait l'interprétation égyptienne, en invoquant les dispositions de cumul d'origine de l'accord d'Agadir.Les restrictions ont finalement été levées début 2022, mais les ventes sont restées limitées : seulement 400 véhicules marocains auraient été importés par l'Égypte en 2024.La question à poser aux autorités égyptiennes est donc simple : pourquoi une industrie automobile capable d'approvisionner le marché européen a-t-elle rencontré autant de difficultés à exporter vers un pays partenaire bénéficiant d'un accord de libre-échange ?Il faudra néanmoins vérifier la demande égyptienne pour les modèles fabriqués au Maroc, les prix, les réseaux de concessionnaires et les règles d'homologation. Les obstacles réglementaires ne sont pas nécessairement la seule explication.Les barrières non tarifaires : le cœur du problèmeLes accords de libre-échange éliminent ou réduisent les droits de douane, mais ne garantissent pas que les marchandises circulent sans formalités.L'Égypte applique des procédures d'enregistrement et de contrôle administrées notamment par la GOEIC (Organisation générale égyptienne de contrôle des exportations et des importations).Ces procédures peuvent avoir des justifications légitimes : sécurité, conformité technique, traçabilité ou protection des consommateurs. Mais leur application peut également générer des retards, des coûts supplémentaires et une incertitude commerciale.Le point décisif est que les difficultés ne sont plus seulement évoquées par les exportateurs : elles figurent dans les discussions officielles.En février 2025, les deux gouvernements ont convenu de créer un mécanisme accéléré, un fast track, pour faciliter l'entrée des produits marocains en Égypte.C'est un constat majeur : près de vingt mois après les engagements ministériels de février 2025, les obstacles administratifs figuraient toujours à l'ordre du jour.Cela ne démontre pas que les autorités égyptiennes ont volontairement bloqué les produits marocains. En revanche, cela justifie de demander quelles mesures ont effectivement été appliquées et quels problèmes persistent.Dix ans de déséquilibreChronologie du différend.2007 — Entrée en vigueur de l'accord d'AgadirLe Maroc, l'Égypte, la Tunisie et la Jordanie participent à une zone de libre-échange visant à développer les échanges et l'intégration industrielle.2021–2022 — Le différend automobileLes véhicules fabriqués à Tanger font l'objet d'un blocage lié aux règles d'origine. Le différend est résolu juridiquement, mais les exportations ne décollent pas immédiatement.2024–2025 — Les tensions s'aggraventLe Maroc adopte des mesures antidumping visant certains produits égyptiens. Des conteneurs égyptiens rencontrent des difficultés dans les ports marocains. Les deux gouvernements ouvrent des négociations.27 février 2025 — Accord politique de déblocageLes ministres conviennent d'accélérer les procédures égyptiennes, d'accroître les exportations automobiles marocaines et de relancer les mécanismes de coopération commerciale.4 mai 2025 — Forum économique au CaireL'ASMEX et les autorités marocaines organisent une mission d'entreprises. Un objectif de 500 millions de dollars d'exportations marocaines vers l'Égypte à l'horizon 2026 est annoncé.22 octobre 2026 — Nouvelle initiative commercialeL'ASMEX et l'ambassade d'Égypte examinent quatre nouvelles filières d'exportation et les difficultés administratives persistantes.La dévaluation de la livre égyptienne : un avantage compétitif ?Une autre explication doit être examinée : la politique monétaire égyptienne.Les dépréciations successives de la livre peuvent favoriser les exportateurs égyptiens lorsque leurs coûts de production sont principalement libellés en monnaie locale et que leurs ventes sont facturées en devises.Mais l'effet est moins favorable pour les entreprises dépendantes de matières premières, de machines ou de composants importés, puisque ceux-ci deviennent plus chers.L'effet réel sur le commerce Maroc–Égypte dépend donc de trois facteurs : le contenu importé des produits égyptiens, l'évolution des prix effectivement facturés aux clients marocains et les gains ou pertes de productivité dans chaque secteur.À ce stade, la dévaluation constitue une hypothèse explicative crédible, mais son poids exact dans le déficit bilatéral n'est pas démontré.Il serait abusif de lui attribuer la totalité du déséquilibre sans analyse sectorielle.Le paradoxe industriel marocainL'un des aspects les plus intéressants de cette enquête est que le Maroc a développé des industries exportatrices puissantes, sans parvenir à transformer ce potentiel en présence commerciale importante sur le marché égyptien.Il faut néanmoins éviter une comparaison trompeuse : les chaînes de valeur marocaines, notamment automobiles, sont largement organisées autour des marchés européens. Leur réussite en Europe ne garantit pas automatiquement leur compétitivité commerciale en Égypte.De même, la puissance de l'industrie phosphatière marocaine ne signifie pas que l'Égypte puisse absorber sans difficulté de grands volumes d'engrais marocains. Les besoins agricoles, les prix, les fournisseurs existants et les capacités de distribution doivent être étudiés.La question n'est donc pas simplement de savoir ce que le Maroc sait fabriquer, mais ce qu'il peut vendre en Égypte, à quel prix et dans quelles conditions réglementaires.Les engagements de 2025 ont-ils été respectés ?C'est probablement le volet le plus intéressant. Ce tableau résume la situation.Nous disposons ainsi d'une grille de contrôle permettant de demander des comptes aux institutions concernées sans préjuger de leurs réponses.Ce qui est établi et ce qui reste à démontrerCette distinction est indispensable pour une publication journalistique rigoureuse.Quelles réponses économiques et diplomatiques ?Le Maroc dispose de plusieurs leviers possibles.D'abord, demander une évaluation conjointe et transparente des obstacles non tarifaires, avec publication des délais de traitement et des refus d'autorisation.Ensuite, identifier précisément les produits que l'Égypte importe de pays tiers et que les industriels marocains pourraient fournir dans des conditions concurrentielles.Troisièmement, renforcer les réseaux de distribution et les partenariats commerciaux, plutôt que de s'en remettre uniquement aux accords intergouvernementaux.Enfin, lorsque des pratiques contraires aux engagements commerciaux sont démontrées, les mécanismes de consultation et de règlement des différends prévus par les accords applicables peuvent être examinés.La réponse ne consiste donc pas nécessairement à limiter les importations égyptiennes. Elle peut aussi consister à rendre l'accès au marché égyptien plus prévisible, plus rapide et plus transparent.