Société
Aïd Al-Adha : spéculation et désarroi populaire, le gouvernement serre la vis
À quelques jours de l’Aïd Al-Adha, la flambée des prix des moutons continue d’alimenter désarroi et colère des consommateurs. Entre accusations visant les spéculateurs, appels au boycott sur les réseaux sociaux et intervention musclée du gouvernement pour reprendre le contrôle des marchés, le sacrifice est devenu, pour de nombreuses familles, un véritable casse-tête financier.
Hayat Kamal Idrissi
Une offre abondante et une demande encore timide ...
« Dimanche dernier, intrigué par l'agitation sur les réseaux sociaux, je me suis rendu à la « Rahba » de Mediouna pour voir de mes propres yeux. Sur place, deux choses m'ont frappé : Les prix extravagants pour les belles bêtes, bien au-delà de ce que mon portefeuille peut supporter, et l’atmosphère étrangement morne. Les moutons ne manquaient pas, mais les acheteurs, eux, ne se bousculaient pas non plus. J'ai fini par repartir les mains vides, me disant qu'il valait mieux attendre des jours meilleurs», nous confie découragé Tarik El Hassi, fonctionnaire et père de famille de Casablanca.
« Chennaqa » au banc des accusés
Comme Tarik, de nombreux citoyens estiment que les prix restent à une semaine l’Aid Al Adha hors de portée. Sur les marchés, un constat revient avec insistance : ce ne sont pas uniquement les coûts de l’élevage qui expliquent les prix jugés excessifs mais surtout la multiplication des intermédiaires, communément appelés « chennaqa » ou « frakchia ».
Selon plusieurs observateurs du secteur, ces intermédiaires rachètent les moutons directement auprès des petits éleveurs avant de les revendre avec des marges importantes, faisant grimper les prix de 1.000 à 2.000 dirhams avant même l’arrivée de l’animal aux consommateurs. Résultat : des moutons proposés à 5.000, 6000 dhs ou plus alors que leur valeur réelle, selon les acheteurs, ne dépasse guère 3.000 à 4000 dirhams dans des conditions normales du marché. Cette situation suscite d’autant plus l’incompréhension que les pouvoirs publics avaient multiplié les mesures de soutien au secteur de l’élevage.
Le gouvernement avait notamment mobilisé près de 5,5 milliards de dirhams pour soutenir les éleveurs, à travers des aides destinées à l’alimentation du bétail et à la préservation du cheptel reproducteur, fragilisé par plusieurs années de sécheresse. Les dernières pluies avaient également nourri l’espoir d’une amélioration des conditions d’élevage et, par conséquent, d’une baisse des prix. Mais sur le terrain, il en est autrement et les consommateurs disent ne voir aucun impact concret sur les prix et sur leur pouvoir d’achat.
Prix défiant la logique
Paradoxal ! Lors du dernier Conseil de gouvernement, le ministre de l'Agriculture, Ahmed El Bouari, a affirmé que l'offre dépasse cette année la demande : entre 8 et 9 millions de têtes seraient disponibles, pour une demande nationale estimée à 6 ou 7 millions. Le cheptel national, dopé par les bonnes naissances automnales et printanières et par un programme de reconstitution lancé sur Hautes Orientations Royales, frôlerait désormais les 40 millions de têtes, avec 95 % des femelles reproductrices préservées depuis août dernier.
Le ministère souligne également que près de 95% des femelles ovines et caprines destinées à la reproduction ont été préservées depuis août dernier, soit environ 20 millions de têtes, sans compter les nouvelles naissances. Sur le plan sanitaire, l'Office national de sécurité sanitaire des produits alimentaires juge l'état du bétail « bon » dans l'ensemble des régions.
"Laisse_le_bêler ", le boycott numérique
C’est dans ce contexte « paradoxal » qu’a émergé, une nouvelle fois, la campagne virale « يبعبع _خليه » (Laisse_le_bêler), devenue en quelques jours l’un des slogans les plus relayés sur les réseaux sociaux. Né dans un registre à la fois ironique et contestataire, le hashtag appelle les citoyens à retarder l’achat des moutons, voire à boycotter temporairement les marchés afin de faire pression sur les vendeurs et provoquer une baisse des prix.
Sur Facebook, TikTok et X, des milliers d’internautes ont partagé vidéos, montages et publications invitant les consommateurs à « laisser les moutons bêler dans les marchés » jusqu’aux derniers jours précédant l’Aïd, dans l’espoir de casser la dynamique spéculative. Pour de nombreux internautes, cette mobilisation constitue une forme de « pression populaire numérique » visant à rééquilibrer le rapport de force entre consommateurs et spéculateurs.
La campagne rappelle celle lancée en 2022 dans un contexte similaire de hausse des prix, après les conséquences de la guerre en Ukraine et la poussée inflationniste mondiale. Un bon nombre de commentaires et de publications sur les différents réseaux sociaux laissent cependant voir une certaine « démystification » de l’abstention du sacrifice. Des internautes affirment qu’effectivement un seuil psychologique a été franchi l’année dernière avec l’annulation du sacrifice d’El Adha et qu’ils peuvent renouveler l’expérience.
Victimes collatérales
Mais cette campagne ne fait toutefois pas l’unanimité. Des professionnels du secteur mettent en garde contre les effets indirects d’un tel boycott sur les petits éleveurs. Le conseiller agricole agréé Abdelhak Boutchichi estime que les premiers touchés risquent d’être les petits « kessaba », qui assurent près de 90% de la production nationale de viande rouge et qui comptent sur la saison de l’Aïd pour rembourser leurs dettes et couvrir les coûts de l’élevage.
Selon lui, « le vrai problème réside moins chez les éleveurs que dans les circuits de commercialisation dominés par les intermédiaires et les spéculateurs ». « Les consommateurs devraient privilégier l’achat direct auprès des éleveurs afin de réduire les chaînes d’intermédiation qui alimentent l’inflation des prix », conseille l’expert.
Le gouvernement serre la vis
Face à la tension grandissante, le gouvernement a décidé d’intervenir et de renforcer l’encadrement des marchés de vente des moutons de l’Aïd. Dans un communiqué rendu public le lundi 18 mai 2026, le chef du gouvernement, Aziz Akhannouch, annonce une série de mesures temporaires destinées à organiser et contrôler les opérations de commercialisation des ovins pour l’Aïd 1447/2026.
Parmi les principales dispositions annoncées figure l’interdiction de vendre les moutons en dehors des marchés officiellement autorisés, sauf exceptions encadrées comme la vente directe dans les exploitations agricoles. Les vendeurs devront désormais déclarer à l’avance leur identité, le nombre de têtes mises en vente ainsi que leur provenance, afin de garantir la traçabilité des animaux et davantage de transparence dans les transactions. Le gouvernement veut également mettre fin à certaines pratiques considérées comme des leviers de spéculation.
Le communiqué annonce l’interdiction notamment du rachat des moutons à l’intérieur des marchés dans le but de les revendre immédiatement avec une plus-value. Les autorités ciblent aussi les pratiques de manipulation artificielle des prix, telles que les enchères fictives ou les accords tacites visant à maintenir les prix à des niveaux élevés.
Autre mesure importante : l’interdiction du stockage des moutons en dehors des circuits commerciaux organisés, afin d’éviter toute création artificielle de rareté sur le marché.
Sanctions contre les fraudeurs
Le gouvernement promet enfin des contrôles renforcés et des sanctions sévères contre les contrevenants. Les mesures prévues incluent des amendes, des peines d’emprisonnement, la fermeture des points de vente illégaux ainsi que la saisie des animaux et du matériel utilisé dans les opérations frauduleuses.
À travers cette offensive réglementaire, l’Exécutif tente de répondre à une colère populaire provoquée par le coût hors portée du sacrifice, devenu pour de nombreuses familles un véritable casse-tête financier. Reste désormais à savoir si ces mesures parviendront à faire baisser les prix et ménager le pouvoir d’achat éprouvé.
« Chennaqa » au banc des accusés
Comme Tarik, de nombreux citoyens estiment que les prix restent à une semaine l’Aid Al Adha hors de portée. Sur les marchés, un constat revient avec insistance : ce ne sont pas uniquement les coûts de l’élevage qui expliquent les prix jugés excessifs mais surtout la multiplication des intermédiaires, communément appelés « chennaqa » ou « frakchia ».
Selon plusieurs observateurs du secteur, ces intermédiaires rachètent les moutons directement auprès des petits éleveurs avant de les revendre avec des marges importantes, faisant grimper les prix de 1.000 à 2.000 dirhams avant même l’arrivée de l’animal aux consommateurs. Résultat : des moutons proposés à 5.000, 6000 dhs ou plus alors que leur valeur réelle, selon les acheteurs, ne dépasse guère 3.000 à 4000 dirhams dans des conditions normales du marché. Cette situation suscite d’autant plus l’incompréhension que les pouvoirs publics avaient multiplié les mesures de soutien au secteur de l’élevage.
Le gouvernement avait notamment mobilisé près de 5,5 milliards de dirhams pour soutenir les éleveurs, à travers des aides destinées à l’alimentation du bétail et à la préservation du cheptel reproducteur, fragilisé par plusieurs années de sécheresse. Les dernières pluies avaient également nourri l’espoir d’une amélioration des conditions d’élevage et, par conséquent, d’une baisse des prix. Mais sur le terrain, il en est autrement et les consommateurs disent ne voir aucun impact concret sur les prix et sur leur pouvoir d’achat.
Prix défiant la logique
Paradoxal ! Lors du dernier Conseil de gouvernement, le ministre de l'Agriculture, Ahmed El Bouari, a affirmé que l'offre dépasse cette année la demande : entre 8 et 9 millions de têtes seraient disponibles, pour une demande nationale estimée à 6 ou 7 millions. Le cheptel national, dopé par les bonnes naissances automnales et printanières et par un programme de reconstitution lancé sur Hautes Orientations Royales, frôlerait désormais les 40 millions de têtes, avec 95 % des femelles reproductrices préservées depuis août dernier.
Le ministère souligne également que près de 95% des femelles ovines et caprines destinées à la reproduction ont été préservées depuis août dernier, soit environ 20 millions de têtes, sans compter les nouvelles naissances. Sur le plan sanitaire, l'Office national de sécurité sanitaire des produits alimentaires juge l'état du bétail « bon » dans l'ensemble des régions.
"Laisse_le_bêler ", le boycott numérique
C’est dans ce contexte « paradoxal » qu’a émergé, une nouvelle fois, la campagne virale « يبعبع _خليه » (Laisse_le_bêler), devenue en quelques jours l’un des slogans les plus relayés sur les réseaux sociaux. Né dans un registre à la fois ironique et contestataire, le hashtag appelle les citoyens à retarder l’achat des moutons, voire à boycotter temporairement les marchés afin de faire pression sur les vendeurs et provoquer une baisse des prix.
Sur Facebook, TikTok et X, des milliers d’internautes ont partagé vidéos, montages et publications invitant les consommateurs à « laisser les moutons bêler dans les marchés » jusqu’aux derniers jours précédant l’Aïd, dans l’espoir de casser la dynamique spéculative. Pour de nombreux internautes, cette mobilisation constitue une forme de « pression populaire numérique » visant à rééquilibrer le rapport de force entre consommateurs et spéculateurs.
La campagne rappelle celle lancée en 2022 dans un contexte similaire de hausse des prix, après les conséquences de la guerre en Ukraine et la poussée inflationniste mondiale. Un bon nombre de commentaires et de publications sur les différents réseaux sociaux laissent cependant voir une certaine « démystification » de l’abstention du sacrifice. Des internautes affirment qu’effectivement un seuil psychologique a été franchi l’année dernière avec l’annulation du sacrifice d’El Adha et qu’ils peuvent renouveler l’expérience.
Victimes collatérales
Mais cette campagne ne fait toutefois pas l’unanimité. Des professionnels du secteur mettent en garde contre les effets indirects d’un tel boycott sur les petits éleveurs. Le conseiller agricole agréé Abdelhak Boutchichi estime que les premiers touchés risquent d’être les petits « kessaba », qui assurent près de 90% de la production nationale de viande rouge et qui comptent sur la saison de l’Aïd pour rembourser leurs dettes et couvrir les coûts de l’élevage.
Selon lui, « le vrai problème réside moins chez les éleveurs que dans les circuits de commercialisation dominés par les intermédiaires et les spéculateurs ». « Les consommateurs devraient privilégier l’achat direct auprès des éleveurs afin de réduire les chaînes d’intermédiation qui alimentent l’inflation des prix », conseille l’expert.
Le gouvernement serre la vis
Face à la tension grandissante, le gouvernement a décidé d’intervenir et de renforcer l’encadrement des marchés de vente des moutons de l’Aïd. Dans un communiqué rendu public le lundi 18 mai 2026, le chef du gouvernement, Aziz Akhannouch, annonce une série de mesures temporaires destinées à organiser et contrôler les opérations de commercialisation des ovins pour l’Aïd 1447/2026.
Parmi les principales dispositions annoncées figure l’interdiction de vendre les moutons en dehors des marchés officiellement autorisés, sauf exceptions encadrées comme la vente directe dans les exploitations agricoles. Les vendeurs devront désormais déclarer à l’avance leur identité, le nombre de têtes mises en vente ainsi que leur provenance, afin de garantir la traçabilité des animaux et davantage de transparence dans les transactions. Le gouvernement veut également mettre fin à certaines pratiques considérées comme des leviers de spéculation.
Le communiqué annonce l’interdiction notamment du rachat des moutons à l’intérieur des marchés dans le but de les revendre immédiatement avec une plus-value. Les autorités ciblent aussi les pratiques de manipulation artificielle des prix, telles que les enchères fictives ou les accords tacites visant à maintenir les prix à des niveaux élevés.
Autre mesure importante : l’interdiction du stockage des moutons en dehors des circuits commerciaux organisés, afin d’éviter toute création artificielle de rareté sur le marché.
Sanctions contre les fraudeurs
Le gouvernement promet enfin des contrôles renforcés et des sanctions sévères contre les contrevenants. Les mesures prévues incluent des amendes, des peines d’emprisonnement, la fermeture des points de vente illégaux ainsi que la saisie des animaux et du matériel utilisé dans les opérations frauduleuses.
À travers cette offensive réglementaire, l’Exécutif tente de répondre à une colère populaire provoquée par le coût hors portée du sacrifice, devenu pour de nombreuses familles un véritable casse-tête financier. Reste désormais à savoir si ces mesures parviendront à faire baisser les prix et ménager le pouvoir d’achat éprouvé.
