Société
Aïd Al-Adha : familles marocaines entre sacrifices financiers et résignation
À la veille de l’Aïd Al-Adha, la flambée des prix des moutons plonge de nombreuses familles marocaines dans l’angoisse et l’impuissance. Entre endettement, renoncements douloureux et colère contre la spéculation, le sacrifice devient cette année un lourd fardeau pour des ménages au pouvoir d’achat largement éprouvé.
Hayat Kamal Idrissi
Le Mouton de l'Aid, une joie volée...
À moins de vingt-quatre heures de l’Aïd Al-Adha, la tension monte dans de nombreux foyers marocains. Après l’annulation exceptionnelle du sacrifice l’année dernière, beaucoup espéraient renouer cette année avec le rituel de l’Aïd. Mais la flambée vertigineuse des prix des moutons est venue briser cet espoir pour une large partie des familles. Entre endettement, cotisations familiales, renoncements douloureux et peur de décevoir les enfants, le sacrifice est devenu pour beaucoup un véritable casse-tête financier.
Dans les souks et les « rahbas », l’ambiance reste marquée par la frustration et l’incompréhension. Si l’offre semblait présente ces dernières semaines, les acheteurs, eux, se faisaient rares. Et à mesure que l’Aïd approche, les prix continuent de nourrir colère et désarroi. « Désespéré après plusieurs visites dans les rahbas de Casablanca, j’ai décidé de tenter ma chance à Jemâat Shaim, en espérant y trouver des prix plus abordables. Peine perdue ! Au final, la différence n’était pas énorme. J’ai fini par acheter un petit mouton, loin de mes attentes, pour 4000 dirhams, carrément le double sa valeur réelle», nous confie Houssine, instituteur et père de famille.
Comme Houssine, de nombreux citoyens disent avoir multiplié les visites dans les marchés sans parvenir à trouver un mouton à un prix raisonnable. Beaucoup dénoncent des tarifs devenus totalement déconnectés du pouvoir d’achat des ménages.
Des familles contraintes de s’endetter
Pour certains, le sacrifice n’est finalement possible qu’au prix de lourds sacrifices financiers. Latifa, auditrice qualité dans un centre d’appel et mère divorcée, confie avoir vécu cette période avec une grande angoisse. « Je tenais absolument à fêter l’Aïd cette année. Je voulais faire plaisir à ma mère et à mon fils. Après plusieurs visites au souk, j’ai compris que les prix dépassaient largement mon budget qui était de 3500 dirhams maximum », explique-t-elle.
Face à cette situation, Latifa dit avoir été contrainte de demander une avance sur salaire à son entreprise pour acheter un mouton « moyen » à 6000 dirhams. « Cette décision va forcément se répercuter sur mes finances pendant plusieurs mois, surtout avec les vacances qui arrivent. Mais je n’avais vraiment pas le choix », souffle-t-elle.
Même désarroi chez Aissam, chauffeur InDrive de 30 ans. « Pour pouvoir fêter l’Aïd cette année, mes deux frères et moi avons dû cotiser pour acheter un seul mouton à 7500 dhs destiné à nos trois familles ainsi qu’à nos parents. Avant, chacun achetait son propre mouton. Aujourd’hui, c’est devenu quasiment impossible avec des prix qui dépassent les 5000 dirhams pour des bêtes moyennes », déplore-t-il.
«On y renonce ! »
Découragées et dépassées par la flambée des prix, d’autres familles ont, elles, préféré renoncer complètement au sacrifice pour éviter une situation financière encore plus difficile après l’Aïd. À Fnideq, Fatiha, femme au foyer et mère de deux enfants, raconte la décision douloureuse prise avec son mari après plusieurs passages au souk Ras Louta.
« Nous avons vite compris que nous n’allions pas pouvoir fêter l’Aïd cette année. Les prix étaient hors de portée pour des moutons qui, honnêtement, ne valent même pas la moitié de ce qu’on demande », estime-t-elle. Le couple a finalement choisi de s’abstenir « pour ne pas souffrir pendant des mois ». Une décision difficile à faire accepter aux enfants. « Mes enfants l’ont très mal vécu au début. Nous avons essayé de leur expliquer la situation. Je suis triste pour eux, mais c’est plus fort que nous », confie-t-elle avec émotion.
Son mari Abdellatif, nous confie que le boucher du quartier était submergé par la demande. « Plus de viande ovine au bout d’une longue attente ! Je n’ai pas pu en acheter à cause de la grande demande. J’ai découvert que beaucoup de gens ne vont pas fêter l’Aid et se sont contentés d’acheter de la viande pour faire semblant », commente le père de famille avec amertume.
Espoir perdu
L’espoir d’une baisse des prix à l’approche de l’Aïd semble également s’être envolé pour de nombreux consommateurs. Youssef, fonctionnaire et père de famille, pensait pourtant avoir fait le bon calcul en attendant les derniers jours avant d’acheter son mouton. « Quand j’ai vu les prix des premiers jours, je me suis dit qu’ils allaient forcément baisser à la veille de l’Aïd. Mais c’était une erreur », raconte-t-il.
Selon lui, les tarifs ont au contraire continué d’augmenter « de manière exagérée ». « Pire encore, lorsque je me suis rendue au souk ce matin, j’ai découvert une « rahba » presque vide », s’exclame Youssef sous le choc. «Il n’y avait pratiquement plus de moutons... et moi, je n’ai toujours pas l’argent nécessaire. Des proches me conseillent d’aller vers les grandes surfaces qui vendent au kilo, mais je ne sais plus quoi faire à moins de vingt-quatre heures de l’Aïd. L’idée de décevoir ma femme et mon fils m’horrifie », lâche-t-il.
« Chennaqa », les coupables ?
Sur les marchés comme sur les réseaux sociaux, les critiques visent principalement les intermédiaires, appelés communément « chennaqa » ou « frakchia ». Beaucoup les accusent d’avoir alimenté une spirale spéculative ayant fait exploser les prix.
Selon plusieurs observateurs du secteur, ces intermédiaires rachètent les moutons directement auprès des petits éleveurs avant de les revendre avec des marges parfois très importantes. Certains consommateurs estiment ainsi que plusieurs animaux vendus aujourd’hui entre 5000 et 7000 dirhams ne dépasseraient pas, dans des conditions normales, les 3000 à 4000 dirhams.
Cette flambée suscite d’autant plus d’incompréhension que l’État avait annoncé ces derniers mois plusieurs mesures de soutien au secteur de l’élevage. Près de 5,5 milliards de dirhams ont notamment été mobilisés pour soutenir les éleveurs, préserver le cheptel et subventionner l’alimentation animale après plusieurs années de sécheresse.
Les dernières pluies avaient également nourri l’espoir d’une amélioration de la situation. Mais sur le terrain, de nombreux citoyens disent ne voir aucun impact concret sur les prix pratiqués dans les marchés. À la veille de l’Aïd, une question revient désormais avec insistance chez de nombreux Marocains : comment préserver un rite profondément ancré dans les traditions lorsque le coût du sacrifice devient lui-même un sacrifice financier insupportable ?
Dans les souks et les « rahbas », l’ambiance reste marquée par la frustration et l’incompréhension. Si l’offre semblait présente ces dernières semaines, les acheteurs, eux, se faisaient rares. Et à mesure que l’Aïd approche, les prix continuent de nourrir colère et désarroi. « Désespéré après plusieurs visites dans les rahbas de Casablanca, j’ai décidé de tenter ma chance à Jemâat Shaim, en espérant y trouver des prix plus abordables. Peine perdue ! Au final, la différence n’était pas énorme. J’ai fini par acheter un petit mouton, loin de mes attentes, pour 4000 dirhams, carrément le double sa valeur réelle», nous confie Houssine, instituteur et père de famille.
Comme Houssine, de nombreux citoyens disent avoir multiplié les visites dans les marchés sans parvenir à trouver un mouton à un prix raisonnable. Beaucoup dénoncent des tarifs devenus totalement déconnectés du pouvoir d’achat des ménages.
Des familles contraintes de s’endetter
Pour certains, le sacrifice n’est finalement possible qu’au prix de lourds sacrifices financiers. Latifa, auditrice qualité dans un centre d’appel et mère divorcée, confie avoir vécu cette période avec une grande angoisse. « Je tenais absolument à fêter l’Aïd cette année. Je voulais faire plaisir à ma mère et à mon fils. Après plusieurs visites au souk, j’ai compris que les prix dépassaient largement mon budget qui était de 3500 dirhams maximum », explique-t-elle.
Face à cette situation, Latifa dit avoir été contrainte de demander une avance sur salaire à son entreprise pour acheter un mouton « moyen » à 6000 dirhams. « Cette décision va forcément se répercuter sur mes finances pendant plusieurs mois, surtout avec les vacances qui arrivent. Mais je n’avais vraiment pas le choix », souffle-t-elle.
Même désarroi chez Aissam, chauffeur InDrive de 30 ans. « Pour pouvoir fêter l’Aïd cette année, mes deux frères et moi avons dû cotiser pour acheter un seul mouton à 7500 dhs destiné à nos trois familles ainsi qu’à nos parents. Avant, chacun achetait son propre mouton. Aujourd’hui, c’est devenu quasiment impossible avec des prix qui dépassent les 5000 dirhams pour des bêtes moyennes », déplore-t-il.
«On y renonce ! »
Découragées et dépassées par la flambée des prix, d’autres familles ont, elles, préféré renoncer complètement au sacrifice pour éviter une situation financière encore plus difficile après l’Aïd. À Fnideq, Fatiha, femme au foyer et mère de deux enfants, raconte la décision douloureuse prise avec son mari après plusieurs passages au souk Ras Louta.
« Nous avons vite compris que nous n’allions pas pouvoir fêter l’Aïd cette année. Les prix étaient hors de portée pour des moutons qui, honnêtement, ne valent même pas la moitié de ce qu’on demande », estime-t-elle. Le couple a finalement choisi de s’abstenir « pour ne pas souffrir pendant des mois ». Une décision difficile à faire accepter aux enfants. « Mes enfants l’ont très mal vécu au début. Nous avons essayé de leur expliquer la situation. Je suis triste pour eux, mais c’est plus fort que nous », confie-t-elle avec émotion.
Son mari Abdellatif, nous confie que le boucher du quartier était submergé par la demande. « Plus de viande ovine au bout d’une longue attente ! Je n’ai pas pu en acheter à cause de la grande demande. J’ai découvert que beaucoup de gens ne vont pas fêter l’Aid et se sont contentés d’acheter de la viande pour faire semblant », commente le père de famille avec amertume.
Espoir perdu
L’espoir d’une baisse des prix à l’approche de l’Aïd semble également s’être envolé pour de nombreux consommateurs. Youssef, fonctionnaire et père de famille, pensait pourtant avoir fait le bon calcul en attendant les derniers jours avant d’acheter son mouton. « Quand j’ai vu les prix des premiers jours, je me suis dit qu’ils allaient forcément baisser à la veille de l’Aïd. Mais c’était une erreur », raconte-t-il.
Selon lui, les tarifs ont au contraire continué d’augmenter « de manière exagérée ». « Pire encore, lorsque je me suis rendue au souk ce matin, j’ai découvert une « rahba » presque vide », s’exclame Youssef sous le choc. «Il n’y avait pratiquement plus de moutons... et moi, je n’ai toujours pas l’argent nécessaire. Des proches me conseillent d’aller vers les grandes surfaces qui vendent au kilo, mais je ne sais plus quoi faire à moins de vingt-quatre heures de l’Aïd. L’idée de décevoir ma femme et mon fils m’horrifie », lâche-t-il.
« Chennaqa », les coupables ?
Sur les marchés comme sur les réseaux sociaux, les critiques visent principalement les intermédiaires, appelés communément « chennaqa » ou « frakchia ». Beaucoup les accusent d’avoir alimenté une spirale spéculative ayant fait exploser les prix.
Selon plusieurs observateurs du secteur, ces intermédiaires rachètent les moutons directement auprès des petits éleveurs avant de les revendre avec des marges parfois très importantes. Certains consommateurs estiment ainsi que plusieurs animaux vendus aujourd’hui entre 5000 et 7000 dirhams ne dépasseraient pas, dans des conditions normales, les 3000 à 4000 dirhams.
Cette flambée suscite d’autant plus d’incompréhension que l’État avait annoncé ces derniers mois plusieurs mesures de soutien au secteur de l’élevage. Près de 5,5 milliards de dirhams ont notamment été mobilisés pour soutenir les éleveurs, préserver le cheptel et subventionner l’alimentation animale après plusieurs années de sécheresse.
Les dernières pluies avaient également nourri l’espoir d’une amélioration de la situation. Mais sur le terrain, de nombreux citoyens disent ne voir aucun impact concret sur les prix pratiqués dans les marchés. À la veille de l’Aïd, une question revient désormais avec insistance chez de nombreux Marocains : comment préserver un rite profondément ancré dans les traditions lorsque le coût du sacrifice devient lui-même un sacrifice financier insupportable ?
