Société
Chiens, chats : la fin de « l’animal sans papiers » ?

Animaux sans papiers
Un vaccin gratuit peut-il être le premier pas vers une nouvelle relation entre les Marocains et leurs animaux de compagnie ? C’est en tout cas l’un des signaux envoyés par la campagne lancée le 1er septembre par l’Office national de sécurité sanitaire des produits alimentaires (ONSSA), en partenariat avec l’Ordre national des médecins vétérinaires.
Du 1er au 30 septembre, les propriétaires de chiens et de chats vivant en milieu urbain peuvent bénéficier gratuitement d’une vaccination contre la rage auprès des cabinets vétérinaires privés participants. L’opération concerne les animaux âgés d’au moins trois mois et dont l’état de santé permet la vaccination. Le propriétaire doit présenter une pièce d’identité ainsi que le carnet de vaccination ou tout document sanitaire disponible et fournir les informations relatives à l’animal, notamment son nom, son âge et, lorsqu’il existe, son numéro d’identification ou de puce électronique.
Sur le papier, il s’agit d’abord d’une opération de santé publique. Mais son calendrier lui donne une portée particulière. Elle intervient quelques semaines après la promulgation de la loi n°19.25, publiée au Bulletin officiel n°7533 le 10 août dernier. Le nouveau texte entend réorganiser en profondeur la gestion des animaux errants, tout en responsabilisant davantage leurs propriétaires.
Animaux désormais identifiables
Le propriétaire n’est plus seulement celui qui nourrit ou héberge son chien ou son chat. Il devient le responsable légal d’un animal qu’il doit identifier et suivre. La nouvelle loi prévoit notamment la déclaration de l’animal détenu, son identification ainsi que la tenue d’un carnet sanitaire. Elle encadre également la mise à jour des données relatives à l’animal, la déclaration de sa perte et les démarches à effectuer lorsqu’il décède ou souffre d’une maladie grave. Cette logique de traçabilité vise aussi à s’attaquer à l’une des principales sources du phénomène des animaux errants : l’abandon.
Selon la nouvelle loi, un propriétaire qui souhaite se séparer de son animal doit passer par un centre habilité, selon des conditions prévues par le texte. L’abandon dans l’espace public est ainsi sanctionné. Le dispositif prévoit notamment une amende de 10.000 à 20.000 dirhams pour l’abandon volontaire d’un animal dans l’espace public.
Le texte prévoit également des sanctions pour plusieurs autres manquements liés à la responsabilité du propriétaire : non-déclaration de la perte, défaut de mise à jour des informations, non-respect de certaines mesures sanitaires ou encore absence de dépôt de l’animal dans un centre lorsqu’il souhaite s’en séparer.
Effet contraire ?
Une évolution qui intervient dans un contexte particulièrement sensible. Depuis l’entrée en vigueur de la loi, des groupes marocains consacrés à l’adoption et au sauvetage des animaux voient circuler de nombreuses annonces de chiens et de chats dont les propriétaires cherchent à se séparer ou qu’ils ont tout simplement abandonnés dans la rue.
« Nous avons remarqué une évolution inquiétante du taux d’abandon d’animaux de compagnie, du moins sur notre groupe les alertes se multiplient ces derniers temps », regrette Sarah. K, administrateur d’un groupe dédié aux animaux perdus et retrouvés sur facebook et comptant plus de 50.000 followers. La loi aurait-elle inquiété les propriétaires qui ne sont pas en règle ? Une corrélation que l’administrateur relativise toutefois : « Il est trop tôt pour parler d’une augmentation du taux national d’abandon. Aucune donnée officielle ne permet, à ce stade, de mesurer statistiquement cette hausse et encore moins l’imputer à la nouvelle loi », précise-t-elle.

Si les statistiques manquent encore, le phénomène alimente cependant une inquiétude bien réelle chez les défenseurs des animaux : La peur des nouvelles obligations et des sanctions prévues par la nouvelle loi pourrait-elle pousser certains propriétaires à abandonner leur animal plutôt qu’à se mettre en conformité ?
« L’argument principal avancé par de nombreux propriétaires qui souhaitent se séparer de leur animal reste le coût des soins et des services vétérinaires. Avec la nouvelle loi, leurs bonnes intentions se heurtent désormais à la crainte des sanctions », nous explique l’activiste. « Si certains ont le courage de faire des annonces pour proposer leur compagnons à l’adoption sur les réseaux sociaux, d’autres passent malheureusement directement à l’acte en les abandonnant et en faisant des animaux errants », ajoute-t-elle avec regret.
Les associations alertent
Pour les associations de protection animale, la loi constitue une véritable avancée sur certains points, mais elle ne pourra produire ses effets que si les textes d’application et les moyens suivent. Zineb Takan, présidente de l’Association Erham pour la protection animale et de l’environnement, estime que ces textes seront déterminants avec des décrets d’applications bien adaptés. Elle appelle à des règles « claires, précises et applicables », notamment concernant les articles controversés (5 et 44), afin de définir précisément les situations dans lesquelles le fait de nourrir, soigner ou héberger temporairement un animal errant pourrait constituer une infraction.
L’enjeu est également de sécuriser l’intervention des associations et des bénévoles. « Il faut encadrer clairement l’alimentation, les soins, le sauvetage et l’hébergement temporaire, mais aussi définir le rôle des associations », souligne-t-elle. Cette dernière évoque le dilemme de « porter secours à un animal en danger » ou y renoncer par crainte de sanctions.
Autre point de vigilance : les futurs centres de prise en charge. Les associations réclament des normes précises concernant leur capacité, leurs équipements, l’hygiène, les soins vétérinaires et les moyens humains et financiers. Pour l’activiste, leur création ne suffira pas sans « budgets suffisants et personnels qualifiés ».
Sur le terrain, les défenseurs des animaux plaident surtout pour une stratégie nationale fondée sur le TNVR (capture, stérilisation, vaccination, identification et retour). Une méthode déjà inscrite dans la convention-cadre signée en 2019 entre les autorités sanitaires, l’Intérieur, l’ONSSA et l’Ordre national des vétérinaires, mais dont l’application reste, selon eux, insuffisante. Pour les associations, le véritable test de la loi 19.25 sera donc son application. Elles redoutent qu’en l’absence de moyens, de règles suffisamment précises et d’une stratégie nationale cohérente, la nouvelle législation ne déplace le problème sans le résoudre.
Vaccination, un test grandeur nature
Dans ce contexte, la campagne de vaccination rappelle d’abord une évidence sanitaire : la rage reste une maladie grave et transmissible à l’être humain. L’ONSSA considère le chien comme le principal réservoir et vecteur de la rage animale au Maroc et souligne depuis plusieurs années l’importance de vacciner les chiens à propriétaire. Mais cette campagne permettra également de mesurer combien de propriétaires d’animaux au Maroc disposent réellement d’un carnet sanitaire ? Combien connaissent le statut de leur animal ? Combien savent qu’ils devront, à terme, l’identifier et déclarer certaines situations?
« Le passage d’un animal « de famille » à un animal identifié administrativement, suivi et traçable ne se fera pas uniquement par la loi. Il nécessitera aussi de l’information, des vétérinaires accessibles, des procédures simples et surtout une véritable pédagogie auprès des propriétaires », s’accordent les activistes. Cette campagne constitue en effet un premier contact concret entre les propriétaires et cette nouvelle logique de responsabilité.
