La culture, nouvelle arme de séduction des législatives marocaines
À l'approche du scrutin du 23 septembre 2026, partis et candidats misent sur les artistes, l'identité régionale et le patrimoine pour reconquérir un électorat de plus en plus exigeant et méfiant.
Kawtar Firdaous
A l'instar de l'emploi ou le pouvoir d'achat, la culture semble être la nouvelle arme de séduction des législatives marocaines 2026.
À moins de quelques jours du scrutin du 23 septembre 2026, qui doit renouveler les 395 sièges de la Chambre des représentants, les 27 partis en lice multiplient meetings, rassemblements, tournées de proximité et prises de parole sur les réseaux sociaux pour tenter de mobiliser un corps électoral de plus de 15,8 millions d'inscrits. Mais derrière les chiffres de l'économie, du pouvoir d'achat ou de l'emploi qui dominent les programmes, une autre bataille se joue, plus discrète mais tout aussi stratégique : celle de la culture. Artistes, cinéastes, symboles identitaires et rituels régionaux sont devenus des instruments de campagne à part entière, dans un pays où la défiance envers la classe politique atteint des sommets historiques.
Le retour en force des artistes sur la scène partisane
Le phénomène n'est pas nouveau, mais il prend une ampleur particulière cette année. Réalisateurs, comédiens et personnalités du monde culturel multiplient les apparitions aux côtés des candidats, certains comme militants engagés, d'autres comme simples soutiens de circonstance. Le réalisateur Amine Nassour ainsi que les acteurs Abdellah Ferkous et Farid Regragui ont ainsi été aperçus lors d'un événement organisé par le Parti authenticité et modernité (PAM), tandis que l'acteur Saïd Aït Baja et l'artiste Saad Tssouli se sont engagés au sein du Rassemblement national des indépendants via une toute nouvelle Fédération nationale des artistes RNIstes. De son côté, l'artiste Fatima Ouchay porte les couleurs du Parti de la justice et du développement dans la région de Casablanca-Settat.
D’autres formations ont également ouvert leurs listes à des personnalités issues de l’université, du barreau, de l’entreprise, de la société civile ou du monde associatif. L’USFP, par exemple, a présenté parmi ses candidats des profils provenant de plusieurs secteurs professionnels, dont celui de la société civile.
Pour Saïd Aït Baja, cet engagement dépasse le simple coup de communication. Il présente son adhésion au RNI comme relevant d'une conviction et d'une adhésion réelle au projet du parti, et distingue nettement l'artiste militant de longue date de celui qui n'est sollicité que le temps d'une campagne. Selon lui : « il existe une grande différence entre le fait qu'un parti fasse appel à vous parce que vous êtes connu et le fait de choisir soi-même un parti parce que l'on croit à son projet ».
Cette vague d'enrôlement culturel s'explique en grande partie par une crise de confiance sans précédent. Une enquête du Centre marocain pour la citoyenneté, menée à l'été 2025, indique que 94,8 % des Marocains ne font pas confiance aux partis politiques, un taux supérieur à la défiance envers le Parlement ou le gouvernement. Face à ce discrédit, les formations politiques recherchent des visages « propres », non associés aux jeux d'appareil, capables de redonner un peu d'attractivité à leurs listes. Sportifs et chefs d'entreprise sont logés à la même enseigne que les artistes dans cette quête de notoriété recyclée en capital électoral.
L'identité et le patrimoine comme discours politique
Au-delà des visages, c'est aussi un discours culturel que les partis tentent de s'approprier. Le programme de l'Istiqlal propose ainsi explicitement de renforcer le rôle de l'école, des médias publics, de la culture et du cinéma dans la construction d'un récit national, tout en développant les contenus en arabe et en amazighe ; une manière de rattacher le projet politique à une identité linguistique et culturelle partagée.
Sur le terrain, les campagnes s'adaptent également aux codes régionaux. Les observateurs constatent que les rituels traditionnels des meetings électoraux perdurent, notamment en raison des particularités culturelles et sociales propres à certaines régions du Royaume. Pour le sociologue Ali Chaabani, les partis s'appuient désormais presque entièrement sur les outils numériques, mais sans abandonner pour autant les leviers plus classiques de mobilisation locale.
Pour sa part, Abdelali Benlyas, professeur de droit constitutionnel et de sciences politiques estime que : « l'arrivée des réseaux sociaux dans le champ politique a été imposée par les grandes transformations sociales ».
Un cadre légal qui encadre strictement la présence culturelle des candidats
Consciente du risque de confusion entre promotion culturelle et propagande électorale, la Haute autorité de la communication audiovisuelle (HACA) a resserré ses règles pour ce scrutin. Durant la période électorale, les candidats et personnalités affiliées à des partis ne peuvent plus apparaître dans les programmes culturels, sportifs, artistiques ou de divertissement diffusés à la télévision ; une manière d'empêcher que la notoriété culturelle ne serve de tribune électorale déguisée en dehors des espaces dédiés à la campagne.
Une stratégie à double tranchant, selon les chercheurs
Si le recours à la culture et à ses figures peut séduire un électorat désabusé, plusieurs analystes y voient aussi les limites d'un système politique à bout de souffle. L'enseignant-chercheur en droit public Abderrahim Jdian estime que la persistance de ces pratiques de recomposition rapide révèle un problème qui n'est plus seulement légal, mais touche à la culture interne même des partis et à leurs mécanismes de fonctionnement.
Pour lui : « Ce n'est plus un problème purement légal : il est désormais lié à la structure même de l'action partisane, à sa culture interne ».
Selon lui, les formations politiques marocaines sont passées d'institutions de production d'élites à de simples espaces électoraux mobilisés pour trouver des candidats capables de l'emporter. Cette lecture critique rejoint les mises en garde adressées directement aux personnalités culturelles courtisées par les partis : les figures artistiques ou sportives recrutées à l'approche du scrutin risquent d'être traitées comme des atouts de communication, valorisés le temps de la campagne avant d'être écartés une fois les résultats connus, comme cela s'est déjà produit lors du scrutin de 2021.
La culture apparaît ainsi comme un terrain disputé entre volonté sincère d'ouverture démocratique et stratégie de façade destinée à masquer l'érosion de la confiance envers les partis. Reste à savoir, le 23 septembre, si les électeurs auront été davantage sensibles aux programmes ou aux visages familiers venus des plateaux et des scènes.
