Musique
Tanjazz 2026 : Une nuit à La Havane, sous le ciel de Tanger

Puis les premières notes de Buena Vista All Stars s’élèvent. Le public reconnaît immédiatement cette couleur cubaine qui ne cherche pas à forcer son effet. Elle avance avec naturel, portée par les rythmes, les cuivres, les cordes et cette manière si particulière de faire danser le temps. Sur scène, Buena Vista All Stars, dirigé notamment par Barbarito Torres et Demetrio Muñiz, membres fondateurs de l’univers du Buena Vista Social Club, fait revivre l’héritage du son cubain et de l’âge d’or musical de La Havane.

À Tanger, la musique semble pourtant parfaitement à sa place. Les corps se balancent, les sourires se multiplient. Certains spectateurs restent assis, attentifs à chaque détail ; d’autres se lèvent progressivement, comme attirés par le rythme. La Scène Jardin n’est plus seulement un espace de concert : elle devient un passage entre deux rives de l’Atlantique.
Et derrière cette fête, il y a aussi une mémoire. Celle d’une musique qui a traversé les générations sans perdre son élégance, celle d’un répertoire devenu universel tout en restant profondément cubain. Buena Vista All Stars ne donne pas simplement à entendre un héritage : il le remet en mouvement.
Avant Cuba, la voix brûlante de Diego El Cigala
Quelques heures plus tôt, le voyage avait commencé autrement. À 21 heures, Diego El Cigala avait pris possession de la Scène Jardin. Programmé avant Buena Vista All Stars, le chanteur espagnol avait installé une atmosphère plus intime, plus sombre, traversée par les inflexions du flamenco et les nuances de la musique latino-américaine.

Sa présence à Tanjazz avait quelque chose de particulier. Vingt ans après Lágrimas Negras, l’album enregistré avec le légendaire pianiste cubain Bebo Valdés, El Cigala revenait sur une œuvre devenue un pont entre flamenco, boléro et traditions cubaines.
Sa voix n’a pas besoin de beaucoup d’artifices. Elle porte les fêlures, les silences, les élans. Elle peut sembler presque murmurer avant de se déployer soudainement, avec cette intensité propre au flamenco.
Ce soir-là, Tanger lui offrait un décor qui lui ressemblait : une ville de passages, de croisements et de mélanges. El Cigala retrouvait une ville qu’il connaissait déjà, près de vingt-cinq ans après un premier séjour avec une compagnie de danse.

Entre les deux concerts de la Scène Jardin, le festival faisait ainsi circuler une même idée : la musique ne connaît pas de frontières fixes. Le flamenco pouvait rencontrer Cuba, et Cuba pouvait ensuite reprendre le fil.
Sur la Scène Patio, Ladyva met le piano en mouvement
Pendant que la Scène Jardin préparait son grand détour cubain, quelques pas plus loin, la Scène Patio vivait une autre nuit.
À 22 heures, Ladyva s’installait au piano. La pianiste prodige suisse, figure contemporaine du boogie-woogie, avait apporté avec elle une énergie radicalement différente. Après le swing des Swing Shouters, elle a fait du clavier un véritable moteur rythmique, avec un jeu aussi physique que mélodique.

Chez Ladyva, le piano ne reste jamais immobile. Les mains filent, les rythmes s’empilent, la pulsation devient presque visuelle. Le boogie-woogie retrouve ici son caractère populaire, immédiat, contagieux. Le public n’a pas besoin d’explication : le rythme suffit.
Et c’est peut-être là toute la singularité de cette soirée de Tanjazz. Il suffisait de passer d’une scène à l’autre pour changer complètement de continent musical. D’un côté, le flamenco et la mémoire cubaine ; de l’autre, le swing et le boogie-woogie. Quelques mètres seulement séparaient les univers.
Une nuit à l’image de Tanjazz
Lorsque Buena Vista All Stars a repris le fil de la soirée, les frontières entre concert, fête et voyage avaient déjà disparu.
Le Palais des Institutions Italiennes semblait condensé en quelques heures : Tanger, La Havane, Madrid, le jazz, le flamenco, le swing, le piano. Une mosaïque musicale fidèle à l’esprit de cette 23e édition, qui aura multiplié les passerelles entre jazz, musiques latines, flamenco, soul, funk et musiques du monde.
La soirée s’est poursuivie ensuite avec Les Frères Smith sur la Scène Patio, avant la jam session annoncée à 1 h 30. Mais l’image qui reste est peut-être celle de cette Scène Jardin baignée par les sonorités cubaines.
À la fin, Tanger ne semblait pas vouloir rentrer chez elle. La musique, elle, continuait de circuler. Et dans la nuit tangéroise, Tanjazz avait trouvé une manière élégante de refermer ses grandes soirées : en laissant la mémoire chanter, le piano courir et Cuba danser.
