Peinture
Mohamed Mourabiti, quarante ans de peinture entre la terre et l’invisible
À La Galerie 38 Casablanca, une importante rétrospective retrace près de quatre décennies de création. De Marrakech à Tahannaout, du paysage au signe, de la matière au spirituel, l’œuvre de Mohamed Mourabiti révèle une même quête : regarder le monde visible pour approcher ce qui le dépasse.
Kawtar Firdaous
À partir du 15 octobre 2026, La Galerie 38 Casablanca consacre une exposition rétrospective à Mohamed Mourabiti. @DR.
À partir du 15 octobre 2026, La Galerie 38 Casablanca consacre une importante exposition rétrospective à Mohamed Mourabiti. Réunissant des œuvres réalisées de 1988 à aujourd’hui, elle traverse près de quarante années de création et met en lumière la construction progressive d’un langage pictural singulier.
Plus qu’un parcours chronologique, cette exposition donne à voir une recherche. Celle d’un artiste qui, au fil du temps, s’est éloigné de la représentation pour aller vers des formes essentielles, où la terre, la mémoire, le territoire et la spiritualité entretiennent un dialogue constant.
Du paysage au signe
Né à Marrakech en 1968, Mohamed Mourabiti puise d’abord dans son environnement immédiat. Les murs de la ville, les architectures, les ruelles, les jeux d’ombre et de lumière constituent les premiers éléments d’un vocabulaire qui ne cessera de se transformer.
À Tahannaout, au pied de l’Atlas, le rapport à la terre devient plus intense. Le paysage, les constructions en pisé, les pigments et les matières nourrissent une peinture profondément enracinée dans son territoire.
Pourtant, Mourabiti ne cherche jamais à reproduire le réel. Il en prélève les formes, les matières et les signes pour les déplacer, les simplifier et leur donner une autre existence.
La parabole en offre l’un des exemples les plus évidents. Familiarité du paysage marocain, elle devient progressivement une forme autonome, presque abstraite. À ses côtés apparaissent la koubba, le mausolée, la courbe et le cercle. Autant de motifs reconnaissables qui, libérés de leur fonction descriptive, deviennent peu à peu des signes.
Cette évolution accompagne un dépouillement progressif. La figuration se resserre, les formes s’épurent, le silence gagne la surface. Mais la matière demeure. Pigments, goudron, terre, tissus, traces et effacements composent une peinture physique, dense et silencieuse, dont les rouges et les ocres semblent porter la mémoire de Marrakech et la lumière du Sud.
De la terre à l’invisible
Chez Mohamed Mourabiti, la spiritualité ne se présente jamais comme un thème ajouté à la peinture. Elle naît de la peinture elle même.
Les murs, la terre, les mausolées, la koubba, le cercle ou le vide sont d’abord puisés dans un monde concret avant d’être progressivement dépouillés de leur fonction première. Le motif devient signe. Le paysage devient espace intérieur.
Cette recherche trouve une résonance particulière dans la rencontre de Mourabiti avec la pensée d’Ibn Arabi. Son voyage à Damas et la confrontation avec la présence du grand penseur constituent un moment important de son parcours. L’artiste imagine alors jusqu’à la possibilité d’un tombeau idéal, presque virtuel, en hommage à Ibn Arabi.
Le mausolée cesse ainsi d’être une simple architecture observée dans le paysage. Il devient un espace de passage, où présence et absence se répondent. La koubba, le cercle, la courbe et le vide s’inscrivent dans cette même recherche. Ils ne livrent aucun message définitif. Ils ouvrent un espace de méditation.
L’écrivain Edmond Amran El Maleh, qui accompagna le travail de Mourabiti à travers plusieurs textes, avait très tôt perçu cette dimension de son œuvre. À propos du tassawof, il insistait sur une expérience profondément assimilée, éloignée de tout effet décoratif ou de toute posture. Chez Mourabiti, la spiritualité appartient au geste pictural lui même. Elle se manifeste dans l’apparition et l’effacement, dans le rapport entre le plein et le vide, dans cette manière de conduire la matière jusqu’au silence.
Une conviction formulée par El Maleh résume cette liberté essentielle : « la liberté est le seul lieu de la peinture ».
Une peinture enracinée dans la matière
Plus l’œuvre de Mourabiti semble s’approcher de l’invisible, plus elle revient à la matière.
La terre, les pigments, le goudron, les tissus, les ocres et les rouges de Marrakech, les murs et le pisé de Tahannaout constituent les éléments fondamentaux d’une peinture qui ne cherche jamais à opposer le spirituel au sensible. Chez l’artiste, l’un procède de l’autre.
La matière devient mémoire. Le territoire devient expérience intérieure. Les formes les plus simples peuvent alors contenir une interrogation métaphysique.
C’est peut être là que réside l’une des singularités de cette œuvre. Mourabiti ne représente pas le mysticisme. Il crée les conditions d’une expérience du regard. Le cercle n’est plus seulement un cercle. Le mausolée n’est plus seulement un mausolée. La terre n’est jamais seulement de la terre.
Entre apparition et effacement, présence et absence, ancrage et élévation, ses œuvres laissent au regardeur un espace de liberté.
Le cercle et la mémoire du territoire
Dans les recherches récentes de l’artiste, le cercle occupe une place particulière. Forme continue, sans commencement ni fin, il traverse plusieurs séries jusqu’aux tondi dans lesquels apparaît la carte de l’Afrique.
Le territoire devient alors géographique, symbolique et intérieur. L’Afrique occupe le centre, débarrassée des découpages conventionnels. La carte devient une matière de réflexion sur l’appartenance, la circulation, la mémoire et le rapport de l’être humain à la terre.
La cartographie revient régulièrement dans le travail de Mourabiti. Fragments de plans, journaux, imprimés et traces de Marrakech, Paris, Londres, Dubaï ou São Paulo témoignent d’un rapport au voyage qui ne rompt jamais avec le lieu d’origine.
Au contraire, le déplacement semble élargir l’ancrage. Chez Mourabiti, appartenir profondément à un territoire n’empêche pas de regarder vers le lointain.
Al Maqam, un lieu pour créer et transmettre
Autodidacte, Mohamed Mourabiti construit sa formation en dehors des parcours académiques traditionnels. Il apprend par l’expérience, l’expérimentation, le travail et les rencontres avec des artistes, des écrivains et des penseurs.
Cette indépendance devient l’une des dimensions fondamentales de son rapport à la création.
Au début des années 2000, elle trouve un prolongement à Al Maqam, espace fondé par l’artiste à Tahannaout. Plus qu’un atelier, le lieu devient un espace de résidence, de transmission et de rencontres. Des figures telles qu’Adonis, Mohamed Bennis, Michel Butor, Dia Azzawi ou Edmond Amran El Maleh participent à cette histoire.
Al Maqam traduit une conception de l’art qui dépasse l’objet. Créer signifie aussi accueillir, transmettre et provoquer la rencontre.
La littérature et la poésie occupent également une place importante dans le parcours de Mourabiti. Ses livres d’artiste réalisés avec des écrivains tels qu’Adonis, Mustapha Nissabouri ou Abdelhak Serhane prolongent cette volonté de faire dialoguer les langages.
Il ne s’agit pas d’illustrer un texte, mais de créer un espace commun entre l’écriture et la peinture, entre ce qui peut être dit et ce qui demeure au-delà des mots.
Quarante ans d’une même quête
En réunissant les œuvres de jeunesse et les créations les plus récentes, La Galerie 38 Casablanca ne propose pas seulement une rétrospective de carrière. Elle révèle la construction patiente d’une pensée par la peinture.
De Marrakech à Tahannaout, du mur à la parabole, du mausolée au cercle, de la terre à la carte, Mohamed Mourabiti poursuit depuis 1988 une recherche dont la cohérence apparaît avec une particulière évidence lorsqu’on la regarde dans sa durée.
Partir du monde tangible, de ses matières et de ses territoires, pour interroger ce qui le dépasse.
Près de quatre décennies plus tard, cette œuvre demeure profondément ancrée dans la terre, tout en regardant constamment vers l’invisible.
Plus qu’un parcours chronologique, cette exposition donne à voir une recherche. Celle d’un artiste qui, au fil du temps, s’est éloigné de la représentation pour aller vers des formes essentielles, où la terre, la mémoire, le territoire et la spiritualité entretiennent un dialogue constant.
Du paysage au signe
Né à Marrakech en 1968, Mohamed Mourabiti puise d’abord dans son environnement immédiat. Les murs de la ville, les architectures, les ruelles, les jeux d’ombre et de lumière constituent les premiers éléments d’un vocabulaire qui ne cessera de se transformer.
À Tahannaout, au pied de l’Atlas, le rapport à la terre devient plus intense. Le paysage, les constructions en pisé, les pigments et les matières nourrissent une peinture profondément enracinée dans son territoire.
Pourtant, Mourabiti ne cherche jamais à reproduire le réel. Il en prélève les formes, les matières et les signes pour les déplacer, les simplifier et leur donner une autre existence.
La parabole en offre l’un des exemples les plus évidents. Familiarité du paysage marocain, elle devient progressivement une forme autonome, presque abstraite. À ses côtés apparaissent la koubba, le mausolée, la courbe et le cercle. Autant de motifs reconnaissables qui, libérés de leur fonction descriptive, deviennent peu à peu des signes.
Cette évolution accompagne un dépouillement progressif. La figuration se resserre, les formes s’épurent, le silence gagne la surface. Mais la matière demeure. Pigments, goudron, terre, tissus, traces et effacements composent une peinture physique, dense et silencieuse, dont les rouges et les ocres semblent porter la mémoire de Marrakech et la lumière du Sud.
De la terre à l’invisible
Chez Mohamed Mourabiti, la spiritualité ne se présente jamais comme un thème ajouté à la peinture. Elle naît de la peinture elle même.
Les murs, la terre, les mausolées, la koubba, le cercle ou le vide sont d’abord puisés dans un monde concret avant d’être progressivement dépouillés de leur fonction première. Le motif devient signe. Le paysage devient espace intérieur.
Cette recherche trouve une résonance particulière dans la rencontre de Mourabiti avec la pensée d’Ibn Arabi. Son voyage à Damas et la confrontation avec la présence du grand penseur constituent un moment important de son parcours. L’artiste imagine alors jusqu’à la possibilité d’un tombeau idéal, presque virtuel, en hommage à Ibn Arabi.
Le mausolée cesse ainsi d’être une simple architecture observée dans le paysage. Il devient un espace de passage, où présence et absence se répondent. La koubba, le cercle, la courbe et le vide s’inscrivent dans cette même recherche. Ils ne livrent aucun message définitif. Ils ouvrent un espace de méditation.
L’écrivain Edmond Amran El Maleh, qui accompagna le travail de Mourabiti à travers plusieurs textes, avait très tôt perçu cette dimension de son œuvre. À propos du tassawof, il insistait sur une expérience profondément assimilée, éloignée de tout effet décoratif ou de toute posture. Chez Mourabiti, la spiritualité appartient au geste pictural lui même. Elle se manifeste dans l’apparition et l’effacement, dans le rapport entre le plein et le vide, dans cette manière de conduire la matière jusqu’au silence.
Une conviction formulée par El Maleh résume cette liberté essentielle : « la liberté est le seul lieu de la peinture ».
Une peinture enracinée dans la matière
Plus l’œuvre de Mourabiti semble s’approcher de l’invisible, plus elle revient à la matière.
La terre, les pigments, le goudron, les tissus, les ocres et les rouges de Marrakech, les murs et le pisé de Tahannaout constituent les éléments fondamentaux d’une peinture qui ne cherche jamais à opposer le spirituel au sensible. Chez l’artiste, l’un procède de l’autre.
La matière devient mémoire. Le territoire devient expérience intérieure. Les formes les plus simples peuvent alors contenir une interrogation métaphysique.
C’est peut être là que réside l’une des singularités de cette œuvre. Mourabiti ne représente pas le mysticisme. Il crée les conditions d’une expérience du regard. Le cercle n’est plus seulement un cercle. Le mausolée n’est plus seulement un mausolée. La terre n’est jamais seulement de la terre.
Entre apparition et effacement, présence et absence, ancrage et élévation, ses œuvres laissent au regardeur un espace de liberté.
Le cercle et la mémoire du territoire
Dans les recherches récentes de l’artiste, le cercle occupe une place particulière. Forme continue, sans commencement ni fin, il traverse plusieurs séries jusqu’aux tondi dans lesquels apparaît la carte de l’Afrique.
Le territoire devient alors géographique, symbolique et intérieur. L’Afrique occupe le centre, débarrassée des découpages conventionnels. La carte devient une matière de réflexion sur l’appartenance, la circulation, la mémoire et le rapport de l’être humain à la terre.
La cartographie revient régulièrement dans le travail de Mourabiti. Fragments de plans, journaux, imprimés et traces de Marrakech, Paris, Londres, Dubaï ou São Paulo témoignent d’un rapport au voyage qui ne rompt jamais avec le lieu d’origine.
Au contraire, le déplacement semble élargir l’ancrage. Chez Mourabiti, appartenir profondément à un territoire n’empêche pas de regarder vers le lointain.
Al Maqam, un lieu pour créer et transmettre
Autodidacte, Mohamed Mourabiti construit sa formation en dehors des parcours académiques traditionnels. Il apprend par l’expérience, l’expérimentation, le travail et les rencontres avec des artistes, des écrivains et des penseurs.
Cette indépendance devient l’une des dimensions fondamentales de son rapport à la création.
Au début des années 2000, elle trouve un prolongement à Al Maqam, espace fondé par l’artiste à Tahannaout. Plus qu’un atelier, le lieu devient un espace de résidence, de transmission et de rencontres. Des figures telles qu’Adonis, Mohamed Bennis, Michel Butor, Dia Azzawi ou Edmond Amran El Maleh participent à cette histoire.
Al Maqam traduit une conception de l’art qui dépasse l’objet. Créer signifie aussi accueillir, transmettre et provoquer la rencontre.
La littérature et la poésie occupent également une place importante dans le parcours de Mourabiti. Ses livres d’artiste réalisés avec des écrivains tels qu’Adonis, Mustapha Nissabouri ou Abdelhak Serhane prolongent cette volonté de faire dialoguer les langages.
Il ne s’agit pas d’illustrer un texte, mais de créer un espace commun entre l’écriture et la peinture, entre ce qui peut être dit et ce qui demeure au-delà des mots.
Quarante ans d’une même quête
En réunissant les œuvres de jeunesse et les créations les plus récentes, La Galerie 38 Casablanca ne propose pas seulement une rétrospective de carrière. Elle révèle la construction patiente d’une pensée par la peinture.
De Marrakech à Tahannaout, du mur à la parabole, du mausolée au cercle, de la terre à la carte, Mohamed Mourabiti poursuit depuis 1988 une recherche dont la cohérence apparaît avec une particulière évidence lorsqu’on la regarde dans sa durée.
Partir du monde tangible, de ses matières et de ses territoires, pour interroger ce qui le dépasse.
Près de quatre décennies plus tard, cette œuvre demeure profondément ancrée dans la terre, tout en regardant constamment vers l’invisible.
