Société
Égalité hommes-femmes : le diplôme ne suffit toujours pas

Paradoxe
Si à l’école, l’écart entre les filles et les garçons s’est considérablement resserré ; une fois le diplôme obtenu, les trajectoires divergent pourtant fortement. C’est précisément ce décalage que met en évidence la nouvelle édition du Global Gender Gap Report du Forum économique mondial (WEF), publiée le 16 septembre 2026. L’indice mesure en effet les écarts entre les femmes et les hommes dans quatre domaines : l’éducation, la santé, l’économie et la représentation politique.
Avec un score de 0,632 sur 1, contre 0,628 un an auparavant, le Maroc améliore légèrement son niveau de parité. Il se retrouve néanmoins 139e sur 145 économies, soit deux places de moins qu’en 2025. Derrière cette moyenne se cachent surtout de fortes différences entre les quatre dimensions étudiées.
Bon élève à l'école
Sur le terrain éducatif, le constat est nettement favorable. Le Maroc affiche un score de 0,958, avec une parité atteinte ou quasiment atteinte dans les taux d’inscription au primaire, au secondaire et dans l’enseignement supérieur. Le principal retard se situe désormais ailleurs : dans l’alphabétisation des adultes. Le WEF classe le Maroc 123ème sur cet indicateur, avec un score de 0,781. Le taux d’alphabétisation s’établit à 64,35% chez les femmes, contre 82,44% chez les hommes.
Ces chiffres renvoient à des écarts générationnels. Les données du Recensement général de la population et de l’habitat (RGPH) 2024 montrent que 32,4% des femmes âgées de 10 ans et plus sont analphabètes, contre 17,2% des hommes. Le taux d’analphabétisme a toutefois fortement reculé au cours de la dernière décennie, notamment chez les femmes, passant de 42,1% en 2014 à 32,4% en 2024.

Le fossé se réduit encore davantage chez les plus jeunes. L’alphabétisation atteint 96,5% chez les jeunes femmes contre 97,5% chez les jeunes hommes. Chez les adultes, en revanche, l'écart reste beaucoup plus marqué : 63,8% pour les femmes contre 80,7% pour les hommes.
Le territoire joue également un rôle important. En milieu rural, le taux d’alphabétisation des femmes adultes tombe à 44,9%, contre 68,1% pour les hommes. En ville, il atteint 73,9% chez les femmes et 88% chez les hommes. Autrement dit, le retard éducatif féminin n’a pas disparu, mais il se concentre de plus en plus dans les générations anciennes et dans les territoires reculés.
Emploi, le bémol
C’est toutefois sur le marché du travail que l’écart se creuse le plus. Avec un score de 0,424, le Maroc occupe la 141ème place dans le volet consacré à la participation et aux opportunités économiques. Il se classe même 143ème pour la participation au marché du travail et 143ème pour les revenus estimés.
Les dernières données du HCP permettent de mesurer concrètement cette distance. Au deuxième trimestre 2026, le taux de participation à la main-d’œuvre atteint 18,1% chez les femmes contre 66,5% chez les hommes, soit un écart de 48,4 points. Les femmes ne représentent par ailleurs que 21,5% de la main-d’œuvre du pays.

Le diplôme améliore nettement les chances d’intégrer le marché du travail, mais il ne suffit pas à effacer le déséquilibre. En 2025, le taux d’activité des femmes diplômées du supérieur atteignait 45,4%, contre 12,8% pour celles disposant d’un diplôme de niveau moyen et 14,4% pour les femmes sans diplôme.
Le contraste est donc particulièrement marqué : davantage de filles accèdent à l’école et à l’université, mais cette progression ne se traduit pas dans les mêmes proportions par une présence féminine dans l’emploi et l’activité économique. C’est là l’un des principaux enseignements du rapport : la réduction des écarts scolaires ne produit pas automatiquement une réduction équivalente des écarts économiques.
Santé : Un an d’écart
Le volet sanitaire présente un tableau plus proche de la parité. Le Maroc obtient un score de 0,956 et atteint le seuil de référence de l’indice pour le ratio entre les naissances de filles et de garçons. Un écart subsiste néanmoins concernant l’espérance de vie en bonne santé.
Le Maroc se situe au 138ème rang pour cet indicateur, avec 61,84 années de vie en bonne santé pour les femmes contre 62,82 pour les hommes, selon les données reprises par le WEF. L’écart est donc relativement limité en valeur absolue, mais il reste suffisamment marqué pour peser sur le résultat global du pays dans cette dimension.
Représentation politique
La politique constitue le quatrième volet de l'indice. Le Maroc y obtient un score de 0,188, identique à celui enregistré en 2025, tout en gagnant une place dans le classement. Selon les données prises en compte par le WEF, les femmes occupent 24,3% des sièges parlementaires, tandis qu’elles représentent 26,32% des fonctions ministérielles retenues par l’indice. Le Maroc se classe respectivement 81e et 57e sur ces deux indicateurs.
Mais ces données doivent désormais être replacées dans un contexte politique qui a évolué après la période couverte par le rapport. Le 29 septembre 2026, le Roi Mohammed VI a nommé Fatima Zahra El Mansouri Cheffe du gouvernement et l’a chargée de former le nouvel exécutif. Il s’agit de la première femme appelée à diriger le gouvernement marocain.
Cette nomination intervient donc après la collecte des données utilisées pour l’édition 2026 du rapport et ne se reflète pas encore dans son score politique. Elle constitue néanmoins un changement institutionnel majeur dans la représentation des femmes au sommet de l’exécutif.
Entretien
Amina Lotfi, présidente de l'Association Démocratique des Femmes du Maroc (ADFM), Bureau de Rabat

Sans agir sur l’emploi, les revenus, les responsabilités familiales, les normes sociales et les disparités territoriales, les progrès scolaires ne suffiront pas à faire avancer l’égalité entre les femmes et les hommes, estime l’activiste féministe Amina Lotfi.
L'Observateur du Maroc et d'Afrique: Que mesure vraiment ce classement au 139ème sur 145 économies, et comment le lire ?
Amina Lotfi: Le Gender Gap mesure les écarts entre les femmes et les hommes dans 4 domaines . Notre classement dans chaque domaine n’est pas reluisant. Ce classement est particulièrement inquiétant dans le domaine économique. La participation des femmes au marché du travail et leur accès aux revenus et positions de responsabilité constituent les principaux éléments qui impactent notre classement.
A titre d’exemple, les femmes participent au marché du travail à hauteur de 19, 8% contre 69, 9% pour les hommes. Ce résultat , devrait inciter nos responsables à adopter une approche globale pour lever les obstacles qui entravent l’accès, le maintien et la progression des femmes dans l’emploi dont notamment, la répartition du travail domestique, la maternité, l'accès aux services de garde, la mobilité, les discriminations, la ségrégation professionnelle, les écarts de rémunération et la concentration des femmes dans certains secteurs etc.
Ce classement alarmant nous rappelle chaque année, que sans une approche globale et transversale d’intégration des droits des femmes et du principe de l’égalité des sexes dans les lois et les politiques publiques nationales et territoriale, le Maroc continuera être à la traine.
Pourquoi l'école ne se traduit-elle pas en emploi pour les femmes ?
Il ne suffit pas d'améliorer l'accès à l'école en termes quantitatif, mais aussi en terme qualitatif. Il faut également agir sur l'emploi, les revenus, la division sexuée du travail, l'accès aux postes de décision et les structures sociales et juridiques qui limitent l'autonomie des femmes. L’amélioration de la scolarisation des filles ne se traduit pas automatiquement par une égalité économique.
Ce classement du Gender Gap démontre précisément qu’une politique qui promeut l’accès des filles à l’école et réduit les écarts entre les deux sexes , est loin d’être suffisante pour réduire les écarts entre les femmes et les hommes en termes d’accès à l’emploi. Comme nous l’avons toujours signalé au sein de l’ADFM, il faut agir selon une approche globale et sur la base du principe de l’égalité des sexes, sur ce qui se passe pendant et après l’école.
En d’autres termes, agir sur l’orientation scolaire et professionnelle, la déconstruction des stéréotypes de genre, l’insertion professionnelle, la mobilité, la maternité, les conditions de travail et l’accès aux responsabilités et aux revenus... L’intégration de la culture de l’égalité dans l’éducation constitue à cet égard un levier essentiel. Elle doit permettre de déconstruire dès l’école les normes et les représentations qui assignent les filles et les garçons à des rôles différenciés et qui se reproduisent ensuite dans la famille, le marché du travail et la société.
Une véritable politique d’égalité doit ainsi dépasser l’égalité d’accès à l’éducation pour agir sur les rapports sociaux de genre et articuler éducation, culture de l’égalité, emploi et autonomie économique.
Les inégalités territoriales ne constituent-elles pas un frein à la parité ?
Effectivement, les inégalités territoriales, constituent un obstacle de taille à la parité et l’effectivité de l’égalité. Les femmes vivant dans les zones rurales, montagneuses, enclavées ou éloignées des grands centres urbains sont davantage confrontées aux difficultés d’accès à l’éducation, notamment au secondaire, aux soins de santé, à la santé reproductive, à la formation et à l’emploi. Ceci en raison de l’éloignement des établissements, de l’insuffisance des transports, des infrastructures et des services de proximité.
Ces contraintes limitent également leur mobilité et leur autonomie économique : une femme peut disposer d’un diplôme mais ne pas trouver localement un emploi correspondant à ses qualifications ou ne pas pouvoir accéder à un emploi éloigné en raison des responsabilités familiales, des normes sociales ou de l’absence de moyens de transport adaptés. L’insuffisance des crèches, des services sociaux et des structures de soutien renforce encore ces contraintes. Cela suppose de réduire les écarts territoriaux d’accès aux services et aux opportunités et d’intégrer systématiquement une approche genre territoriale dans la conception, la mise en œuvre et l’évaluation des politiques publiques.
Pour l’ADFM, cette approche est particulièrement importante dans les domaines de l’éducation, de l’emploi, de la santé, de la mobilité, de la prévention des violences et de l’accès aux services publics, et doit notamment s’accompagner d’une culture de l’égalité permettant de déconstruire les normes et stéréotypes de genre qui renforcent les inégalités territoriales.
