La paupérisation des classes moyennes

AHMED CHARAÏ

AHMED CHARAÏ

Les critères du Haut-Commissariat au Plan font débat. Le niveau de revenu retenu pour les classes moyennes est ridiculement bas. Mais au-delà des statistiques, il y a une réalité lancinante, celle de l’érosion continue du pouvoir d’achat de cette couche sociale. Parce que les services publics sont défaillants, une partie des revenus des classes moyennes est destinée à compenser cette défaillance. L’éducation des enfants, les soins et le transport engloutissent un budget important. Cela se fait au détriment du rôle présumé de cet agent économique. En effet, les classes moyennes sont censées être la locomotive de la consommation, selon toutes les théories économiques. Ce n’est pas le cas au Maroc pour les raisons citées plus haut. Les politiques gouvernementales aggravent la situation. On assiste à un véritable matraquage fiscal depuis deux ans qui touche ces couches en particulier. En plus, la compensation, la hausse de la TVA impactent fortement son pouvoir d’achat. Ce laminage est un fait économiquement important parce qu’il handicape la consommation intérieure qui est un moteur de la croissance. Mais c’est aussi, un fait politique. La classe moyenne est considérée comme un pilier de la démocratie. Elle est généralement à la fois porteuse de valeurs de progrès, de solidarité, d’émancipation et attachée à la stabilité. Contrairement à d’autres couches qui ont des intérêts divergeant les poussant au conservatisme ou à la révolte. Ce rôle social des classes moyennes est renforcé au Maroc par le fait culturel. C’est en son sein que l’on retrouve les gens les mieux éduqués, les profils les plus modernes. En la paupérisant, on dévalorise ce modèle de réalisation personnelle par l’éducation. Pire, on enterre l’idée d’un ascenseur social par le mérite en dehors de toute rente ou héritage. La paupérisation des classes moyennes est une faute politique à tous les niveaux. C’est un facteur de stabilité que l’on fragilise. C’est un idéal de promotion sociale, par le travail, que l’on obstrue au profit d’une vision patrimoniale, qui fait des ravages au niveau du référentiel des valeurs. Le Maroc post-indépendance doit énormément à ces couches de la classe moyenne qui ont eu une grande influence sur les plans politique, culturel et économique. Le projet de modernisation de la société ne peut que s’appuyer sur cette classe sociale parce qu’il coïncide avec ses intérêts et ses valeurs. En fragilisant les classes moyennes, les politiques actuelles vont à l’encontre de tous les objectifs annoncés. Ces politiques répondent à des contraintes ponctuelles en créant des déséquilibres structurels. Cela s’appelle tâtonner à l’aveugle. Ce n’est pas le meilleur moyen de gérer un pays qui a un grand projet national ❚

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