Le grand troc d’Erdogan

 

Par Vincent Hervouët

 

Avis de tempête en Syrie ! On peine à l’écrire, tant la guerre depuis huit ans a été un ouragan qui a tout dévasté. Au nord-est, dans les recoins montagneux d’Idlib, un vent mauvais s’est levé qui risque d’emporter l’équilibre précaire dans lequel survit la région.  Une catastrophe humanitaire menace : 700 000 civils sont en fuite sur les routes.

La bataille d’Idlib a commencé au printemps dernier. L’armée syrienne s’est engagée à pas lents dans la reconquête de la dernière province qui échappe à son contrôle. Le bastion où sont retranchés 30 à 40 000 rebelles, les vétérans qui ont été chassés de la Ghouta orientale, d’Alep est, de Raqqa. Les djihadistes du groupe Hayat Tahrir al-Cham, autrefois affiliés à Al Qaïda, règnent au milieu de leurs familles et deux millions de civils.

 

Soldats piégés

Un accord longuement négocié entre les Russes et les Turcs et signé à Sotchi en septembre 2018 prévoyait la démilitarisation de la zone. Les soldats turcs se sont déployés dans une douzaine de postes d’observation le long de la ligne de démarcation. A eux de désarmer les miliciens, garantir le cessez le feu et restituer aux Syriens, le contrôle de l’autoroute qui relie Damas à Alep, véritable colonne vertébrale de l’économie syrienne.

Toutes ces promesses se sont envolées. L’accord n’a jamais été appliqué. Au contraire ! Il suffit de visionner les vidéos qui encombrent les réseaux sociaux pour vérifier que les rebelles disposent désormais des chenillettes blindées dont l’armée turque est si fière…

De leur côté, les soldats loyalistes sont montés à l’assaut. Avec le soutien de l’aviation russe qui garde le contrôle exclusif du ciel, l’armée de Bachar el Assad grignote le fief ennemi. Les soldats turcs s’y retrouvent piégés, les postes d’observation encerclés en territoire redevenu syrien. Depuis une semaine, les affrontements directs entre Turcs et Syriens se sont multipliés. Les Russes laissent faire. Au total, une douzaine de soldats turcs ont été tués.

D’où la fureur de Recep Tayip Erdogan qui déploie 9 000 hommes et envoie des renforts, davantage que lors de toutes les incursions turques précédentes. Il menace : « Si nos soldats subissent la moindre attaque, nous frapperons les forces du régime partout sans tenir compte des frontières d’Idlib ou de l’accord de Sotchi ».

Bombe à retardement

Recep Tayip Erdogan aime rugir dans le palais de mille pièces qu’il s’est fait construire sur les hauteurs d’Ankara. Le bâtiment est trop grand pour lui. Sa politique étrangère aussi. Il se voudrait le guide de l’Islam sunnite du désert libyen aux confins de la Chine mais il est défié à sa frontière. C’est un populiste éruptif dont il faut prendre les menaces au sérieux, pas forcément au tragique.

L’objectif stratégique de la Turquie, c’est l’élimination du Rojava, la principauté kurde que les Peshmergas se sont taillés au nord-est de la Syrie, avec ses puits de pétrole, sa base Us et ses camps de prisonniers. Recep Tayip Erdogan veut les chasser vers l’Europe qui les aime tant et pour qu’ils n’y reviennent jamais, installer à leur place les civils d’Idlib. C’est à dire les rebelles et leurs familles. Quand il menace d’attaquer « partout » en Syrie, c’est au Rojava qu’il annonce une offensive. Quand il jure qu’ils vont « le payer cher », c’est une invitation à marchander qu’il lance à Moscou et Damas… Donnant-donnant, le troc d’Idlib contre le Rojava. C’est un pari à hauts risques et une véritable bombe à retardement.

 

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