Libre cours

Mardi 14 janvier, des milliers de Tunisiens ont fêté le neuvième anniversaire de la révolution du jasmin mettant fin au règne de Zine El-abidine Benali qui a dirigé le pays d’une main de fer de novembre 1987 à janvier 2011. Prenant de court les observateurs les plus avertis elle a donné le coup d’envoi à travers le monde arabe à un vaste mouvement que l’on croyait de liberté qui usurpera le nom de « printemps ». Pour s’avérer finalement un automne qui n’a, la plupart du temps, profité qu’aux forces obscurantistes avant de céder au retour de manivelle ouvrant de nouveau la voie aux autoritarismes les plus abjects ou à la faillite des Etats. C’est l’exemple égyptien dans le premier cas, celui de la Syrie, du Yémen et de la Libye dans le second.

Le théâtre tunisien séduit et fait peur à la fois.
Séduit parce que la Tunisie a réussi la gageure de faire figure d’exception et de réussir un parcours presque parfait. Derrière Beji Caïd Essebsi, les Tunisiens ont réussi une transition créative qui a fait barrage aux passéismes qui guettaient le pays et libéré la parole à tous ceux qui ne demandaient qu’à la prendre sans céder, à une ou deux exceptionsprès, auxexcès de la confrontation des valeurs et des idées. A la suite du décès de son premier président démocratiquement élu, la Tunisie, même si ses élites démocrates et/ou modernistes se sont éparpillées, s’est offert le luxe d’élire un président « venu de nulle part » que tous les bookmakers de la politique ne pouvaient donner que comme improbable. Dans le sillage, elle s’est donné un parlement à son image, sans majorité.


La Tunisie fait peur parce que ses dernières législatives ont montré que le parti représentant de l’International des frères musulmans demeure la première force organisée du pays. A l’abri d’un président soupçonné de penchants islamisant, Kaïs Saied, Ennahda de Rached Ghannouchi a failli réussir le tour de passe-passe d’un gouvernement de crypto-islamistes sous le label de la compétence sans appartenance à un parti. La manœuvre a piteusement échoué, ce qui est en soi rassurant. Mais ce que l’on craint surtout de/et pour la Tunisie, c’est que prise en tenaille par l’Algérie à l’Ouest et la Libye à l’Est, elle court le risque de se laisser entrainer dans le tourbillon des enjeux géopolitiques qui se nouent en Méditerranée orientale, avec en arrière-plan le bras de fer Sissi-Erdogan. Tablant sur la forte place d’Ennahda dont il a reçu le chef de fil à Ankara, et sur une présumée bonne disposition de son homologue tunisien envers les islamismes, le président turc Recep Tayyip Erdogan a fait une première tentative de pénétration en direction de Tunis avec l’espoir déclaré de l’impliquer dans le bourbier libyen.

Pour l’instant, les Tunisiens qui ont de tout temps réussi leur jeu d’équilibristes dans la région, tiennent bon et ont fait savoir que de toute façon aucune demande ne leur a été faite quant à l’utilisation de leur territoire ou de leur espace aérien. Mais si la situation en Libye, comme on peut le craindre, continue de s’aggraver, il n’est pas dit que d’une manière ou d’une autre, ils en subiront de plein fouet les conséquences. Aux dernières nouvelles, la Turquie a commencé la transposition en Libye de quelque deux mille jihadistes de Syrie. Ce n’est qu’un début pour Erdogan travaillé par ses réminiscences ottomanes et auquel on ne peut pas reprocher de cacher son jeu. Comme beaucoup de dirigeants musulmans de sa dimension et de son tempérament, il ne fait pas, sur fond d’intérêts économiques bien identifiés, mystère de ses velléités hégémoniques et de ses rêves de grandeur. Mu par cette énergie qui en fait une réplique, en bien moins puissant, de Trump, il ne donne pas l’impression de vouloir laisser l’espace maghrébin voguer à ses propres problèmes et soucis.

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