Daech, l’alibi des nostalgiques de Saddam

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C’est en semant la terreur en Syrie, contraignant l’ensemble des groupes rebelles syriens à retourner leurs armes contre lui, que Daech (l’Etat islamique en Irak et au Levant – EIIL) s’est fait connaître. Ce groupe qui disposerait de 6.000 à 10.000 combattants en Irak et de 6.000 à 7.000 en Syrie, règne désormais sur le tiers de l’Irak, faisant flotter son drapeau noir sur presque tout le pays sunnite. Fer de lance de l’insurrection sunnite contre le gouvernement irakien de Nouri al-Maliki, ce mouvement crée principalement par d’anciens membres d’Al-Qaïda en Irak, prône une application stricte de la charia et supplante Al Qaïda par sa force de frappe et ses moyens financiers. A défaut d’un bailleur de fonds étatique connu, les libérations d’otages, notamment occidentaux, raflés en nombre, sont source de juteuses rançons. Les donateurs, la plupart du Golfe, et les riches chefs tribaux sunnites irakiens alimentent aussi ses caisses, tout comme l’exigence d’un impôt des fonctionnaires irakiens, la vente de pétrole syrien en contrebande ou le trafic d’antiquités provenant des zones syriennes libérées. Voulant instaurer un califat sunnite à cheval sur l’Irak et la Syrie qui « abolirait les frontières de la colonisation », Daech entend surtout y recréer une base djihadiste à l’image de ce que fut l’Afghanistan pour Al Qaïda. Ce faisant, c’est la menace d’une guerre sunnites-chiites de grande ampleur qui plane sur toute la région.

Terreur et cruauté

Les circonstances dans lesquelles ce groupe a émergé sont aussi mal connues que celles qui ont vu son chef, Abou Bakr al-Baghdadi s’imposer comme porte drapeau du jihadisme international, faisant apparaître Al Qaïda et ses leaders – mort (Oussama Ben Laden) ou vif (Ayman al-Zawahiri) – comme dépassés et plus …mesurés ! La « signature » de al-Baghdadi, le vrai successeur de Ben Laden, tient en effet deux mots : terreur et cruauté. En 2010, il organise 60 attaques simultanées en Irak faisant 110 morts en un seul jour, tandis que Daech se vante d’avoir exécuté 1.700 soldats chiites irakiens depuis son offensive du 6 juin en Irak. S’il est difficile d’authentifier les clichés atroces qu’il fait circuler sur Internet, mais qui sont dans la droite ligne de ses méthodes ultra-violentes en Syrie, son objectif est clair : pousser Bagdad à réprimer durement la communauté sunnite pour favoriser les désertions au sein des forces gouvernementales irakiennes. C’est décisif pour affaiblir le gouvernement et reconquérir un Irak où le sectarisme de Nouri al- Maliki et la domination chiite n’en finissent pas de marginaliser les sunnites déjà chassés du pouvoir par la chute de Saddam Hussein et où Daech revient en force aujourd’hui après avoir utilisé la rébellion en Syrie pour mieux aguerrir ses forces.

Guerre dans la guerre syrienne

Abou Bakr al-Baghdadi – nom de guerre qui fait à la fois référence à Abou Bakr, le premier calife successeur de Mahomet et à Bagdad (al- Baghdadi) – a très vite compris en effet que la révolte contre Bachar al-Assad avait de beaux jours devant elle. L’homme, qui se serait radicalisé après avoir été détenu en Irak quelques mois après l’invasion américaine de 2003, enverra donc des proches fonder en Syrie le Front al-Nusra. Daech naîtra de la fusion entre ce groupe et l’Etat islamique d’Irak, un mouvement qui multiplia les attentats meurtriers contre les Américains et les quartiers chiites de Bagdad pendant l’occupation américaine de l’Irak. Mais al-Nusra ne tardera pas à prendre ses distances de Daech. Avant de combattre militairement à partir de janvier 2014 sa volonté d’imposer sa loi et d’écraser les autres composantes de la rébellion syrienne ainsi que ses atrocités contre leurs combattants et contre des civils. Cette guerre dans la guerre syrienne a fait des milliers de morts, conduisant le chef d’Al Qaïda, Ayman al-Zawahiri, à désigner Al- Nusra comme la branche officielle d’Al-Qaïda en Syrie et à exiger que Daech quitte la Syrie, où son « extrémisme affaiblit la rébellion », et « concentre ses forces dans la guerre en Irak ». C’est chose faite – la rupture avec Al Qaïda aussi ! – avec l’offensive de l’EIIL sur Bagdad. La mise à l’écart des sunnites, notamment des dirigeants du parti Baas et des militaires de l’armée de Saddam, a permis au mouvement de al-Baghdadi de recruter d’autant plus massivement dans leurs rangs que le dictateur irakien déchu, chantre de la laïcité et du nationalisme, avait laissé se constituer des groupuscules salafistes quelques années avant sa chute. Abou Rahman al-Bidawi, le chef des opérations militaires de Daech et son assistant sont ainsi des anciens officiers de Saddam…

Convergence d’intérêts avec Damas

« La force de Daech, qui est constitué de salafistes ultra-radicaux et de ces ex-officiers, est à la jonction de deux folies : celle des djihadistes et celle d’un service secret », estime un spécialiste du Proche- Orient. Une allusion aux accusations de « convergence d’intérêts » entre l’EIIL et le régime de Assad qui a infiltré et exfiltré les djihadistes en transit vers l’Irak depuis une décennie. Non content d’épargner systématiquement ce mouvement et de concentrer ses bombardements contre les zones libérées, Bachar-al Assad utilise ses exactions pour souder toutes les minorités contre le « fondamentalisme sunnite » et capitalise la peur des Occidentaux à l’égard de ces extrémistes pour apparaître comme le moindre mal. Une chose est sûre : l’agenda très « internationaliste » de Daech – contrairement à celui avant tout syrien de al-Nusra – et son ultraviolence attirent de nombreux jeunes arabes et européens, ainsi que des volontaires qui allaient se battre jusqu’ici en Afghanistan ou au Pakistan aux côtés des Talibans. Une menace qui dépasse la seule sécurité du Proche-Orient❚

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