Le dégel entre l’Iran et les USA glace Israël

José GARÇON

José GARÇON

CONFLIT Israël soupçonne les Occidentaux de vouloir faire trop de concessions à Téhéran pour ne pas devoir assumer des frappes contre ses installations nucléaires

Il est des symboliques qui ne trompent pas. Pendant que le Conseil de Sécurité votait une résolution enterrant toute frappe occidentale contre le régime de Assad, Washington et Téhéran faisaient un pas vers un dégel de leurs relations. Alors qu’ils ne s’étaient pas serrés la main lors de l’Assemblée générale de l’ONU, Barack Obama et Hassan Rohani se parlaient un quart d’heure au téléphone le 27 septembre, chacun se fendant même d’une politesse dans la langue de l’autre ! Ce premier contact depuis plus de trois décennies entre un président américain et iranien confirme ce que tout le monde a compris : la Syrie est sacrifiée à l’espoir d’une détente entre Washington et Téhéran. L’enjeu en est énorme. La normalisation de leurs rapports pourrait avoir des retombées positives sur une série de dossiers où l’Iran est impliqué ou dispose de « leviers » importants : la Syrie;le durcissement de l’affrontement entre sunnites et chiites – qui a ramené l’Irak au bord de la guerre civile – ; l’interminable conflit israélo-palestinien et l’Afghanistan.

Téhéran veut la levée des sanctions
Mais une normalisation dépend du règlement du contentieux nucléaire iranien. D’autant que selon l’Agence internationale de l’énergie atomique,les Iraniens disposent désormais de 185,8kg d’uranium enrichi à 20% – il en faut 240 à 250 kg pour fabriquer une bombe. Du coup, le pragmatique Obama parie – prudemment – sur son homologue iranien récemment élu. Il n’a de toute façon pas le choix : dix ans de négociations et six ans de sanctions internationales n’ont pas fait fléchir la République Islamique. Reste à tester les signaux positifs envoyés par Rouhani qui jure – serment habituel – que l’Iran ne veut pas se doter de l’arme nucléaire et, plus nouveau, insiste sur sa volonté d’avancer très vite sur ce dossier – « une question de mois, pas d’années ». La reprise le 15 octobre à Genève des négociations avec les Six (les cinq du Conseil de Sécurité + l’Allemagne) permettra de mieux jauger les intentions iraniennes. Ruse et hypocrisie, comme le clament les Israéliens ? Ou volonté réelle de l’Iran de sortir d’un isolement que son soutien au régime de Damas a aggravé ?En la matière, nécessité vaut sans doute plus que sincérité. Les Iraniens savent qu’après l’offensive de charme de Rohani à l’ONU, ils doivent aller au delà des mots pour ne pas perdre tout crédit et pour revenir dans le jeu international.Plus décisif : l’impact des sanctions qui étranglent l’économie iranienne– et dont Téhéran veut la levée -aurait conduit le Guide Ali Khamenei à assouplir sa position sur le nucléaire pour assurer la survie de la République Islamique.L’assurance donnée par Obama qu’il n’est pas question de « changement de régime » vise évidemment à le rassurer…

Un espoir et beaucoup d’embûches
Si elle se concrétisait, cette évolution de Khamenei serait la vraie nouveauté. Car toutes les initiatives tentées par un autre président réformateur, Mohammad Khatami, s’étaient brisées sur l’intransigeance du Guide… L’espoir est donc immense. Les embûches aussi. Dans les deux camps. La « modération » de Rouhani peut se fracasser sur les intérêts des Gardiens de la révolution, l’armée d’élite du régime. Contrôlant une partie de l’économie du pays, ils se sont d’ores et déjà rappelés du souvenir du président iranien en critiquant « l’erreur tactique » de son coup de fil avec Obama. Côté américain, on place d’autant plus haut la barre d’un règlement que l’allié israélien voit d’un très mauvais oeil le retour spectaculaire de Téhéran sur le devant de la scène diplomatique : élimination des 18 000 centrifugeuses iraniennes et possibilité d’accéder aux « cerveaux » du programme iranien, à commencer par Mohsen Fakhrizadeh-Mahabadi, considéré comme le père de la bombe iranienne qui vit caché et qui a toujours refusé de répondre à l’AIEA. Sans parler d’une approche différente de la négociation : un seul sujet à la fois – et donc le nucléaire – pour les Américains ; approche plus globale pour les Iraniens qui souhaitent notamment participer à une solution en Syrie.

Obama et Rohani

Isolationnisme américain
Cette volonté d’Obama de ne pas laisser passer une chance de renouer avec la République Islamique inquiète au plus haut point les Israéliens, tandis que la « modération » affichée par Rohani les met dans une situation bien plus compliquée que face à la Syrie, en dépit de l’ambivalence de leur position sur ce conflit. Certains responsables de l’Etat hébreu sont en effet plutôt favorables à la chute du dictateur, persuadés qu’elle affaiblirait l’Iran et le Hezbollah libanais. D’autres redoutent un après-Assad chaotique, dominé par des groupes radicaux et des djihadistes proches d’Al-Qaidaqui feraient de la Syrie une base arrière pour attaquer Israël : ils penchent du coup en faveur du maintien d’un régime qui a toujours assuré la stabilité aux frontières d’Israël. Résultat : l’Etat hébreu fait respecter les « lignes rouges » qu’il a tracé sur le transfert d’armes sophistiquées de Damas au Hezbollah …et semble s’accommoder d’un Assad à la tête d’une Syrie affaiblie où se poursuivrait l’affrontement de ses ennemis, les chiites pro-Iraniens alliés d’Assad et les djihadistes… Quoiqu’il en soit, la crise syrienne préoccupe moins Netanyahou que les hésitations, proches du refus, des Américains de s’en mêler ou la perte d’influence des Etats-Unis dans la région depuis les révoltes arabes. La frilosité d’un Obama – qui a pris la mesure de l’isolationnisme d’une Amérique sortie d’une décennie de guerre et de l’establishment républicain comme démocrate– préfigure aux yeux des Israéliens de son attitude s’ils devaient envisager une action militaire contre les installations nucléaires iraniennes, opération bien plus complexe que contre le régime de Damas.

Israël veut « arbitrer » les négociations avec Téhéran
En réalité, Israël sait qu’il ne parviendra pas à casser la percée diplomatique de Rohani à l’Onu et qu’il rame à contre courant face à des Occidentaux soupçonnés de vouloir faire trop de concessions à Téhéran pour ne pas avoir à assumer le coût politique et militaire d’une intervention contre ses installations nucléaires. Ces craintes du premier ministre israélien Benyamin Nétanyahou de ne pouvoir compter sur l’allié américain explique sa rhétorique guerrière à la tribune de l’ONU où il a répété tout le mal qu’il pense de Rohani, un « loup déguisé en agneau » et martelé qu’Israël « agirait seul si nécessaire ».Ce qui n’est pas si simple, surtout quand les principaux responsables de l’armée et des services de renseignements israéliens y sont défavorables. Confronté à un Obama qui veut encore moins attaquer l’Iran que la Syrie, Nétanyahou met la barre très haut pour obtenir d’être partie prenante dans les négociations avec Téhéran et pouvoir déterminer, lui, ce qui serait une concession iranienne « acceptable » sur le nucléaire. Ce ne sera pas facile car – Rohani ne s’est pas privé de le rappeler – l’Etat hébreu est aussi sur la sellette sur son propre nucléaire…même si il a bénéficié jusqu’ici du soutien américain pour éviter d’admettre qu’il possède l’arme atomique. Difficile aussi car le timing d’un dialogue avec l’Iran est propice : la République islamique est affaiblie et les Occidentaux veulent éviter le conflit.

laissez un commentaire