DANS LES RÉGIONS DU CANNABIS – SUR LA PISTE DES 48.000 WANTED

258 une 1Nous sommes dans un des villages de  la commune rurale de Bab Berred, à  65 km de Chefchaoun.

Le col du  mont Tazirist est encore vêtu de  blanc.

Sur les bords d’une route impraticable,  des champs de blé annoncent une saison  agricole au vert, les cours d’eau  arrosent les arbres de pin.

Dans ce petit  coin de paradis vivent des habitants qui  sont déclarés officiellement « recherchés ».

Leur « crime » : avoir une CIN portant la  lette « R ».

Exaspérés par cette situation, ces  agriculteurs brisent (avec prudence) le mur  du silence.

 

Un village en état de fuite 

 

Dans ce village, 480 personnes sont en état  de fuite.

Certains ont changé de ville et  d’autres se réfugient dans la montagne.

Mohamed  décide de mettre fin à l’omerta.

« Je  ne me cache plus, je suis un agriculteur de kif,  de père en fils.

Cette maudite plante est notre patrimoine  », assume-t-il sans complexe.

Comme beaucoup d’habitants, il est ulcéré  par le comportement de la gendarmerie  royale.

Mohamed a déjà terminé l’étape du  labour de son lopin de terre, perché sur une  terrasse accidentée.

La plante du kif sort de  terre.

De son côté, Abdelatif préfère ne pas cultiver  son terrain.

Pour les agriculteurs de  Chechaoun et Al Hoceïma, l’élargissement  de cette culture vers les régions de Ouazzane  et Taounat a fait chuter les prix du kilogramme  (voir encadré p.

20) et avec eux  les gains des agriculteurs « Ce n’est plus rentable.

 Je préfère louer mon champ, ça me permet  de gagner un peu d’argent avec l’avantage de  ne pas avoir les gendarmes sur le dos »,  confie-t-il.

La peur au ventre  Comme dans tout l’arrière pays des deux  provinces, le développement humain n’est  pas passé par Bab Berred et ses villages.

Une  école en préfabriqué accueille les enfants  du village dans des conditions déplorables.

« Pour l’accouchement, on doit ramener les  femmes jusqu’à Chaoun ( à 65 km de Bab  Berred).

En période de neige, accoucher devient un drame », s’enflamme Hamid du même  village.

Ce dernier s’inquiète déjà des  conséquences de notre visite.

« Nous ne voulons  surtout pas avoir le makhzen sur le dos »,  s’alarme-t-il.

La peur des poursuites pèsent  sur la vie de ces  citoyens.

Hassan, 56 ans,  partage la récolte d’un  hectare avec ses 6 frères.

Comme beaucoup  d’habitants de Bab Berred, il préfère réduire  au minimum ses déplacements à  l’administration.

« Nous sommes les clandestins  du Maroc », compare-t-il d’une voix  nouée.

La peur de se faire arrêter produit  des situations rocambolesques.

A l’entrée  scolaire 2013-14, 35 collégiens et lycéens  n’ont pu s’inscrire à la Maison de l’Etudiant  de Tamoura.

« Leurs parents sont recherchés,  ils ne pouvaient pas se rendre à l’arrondissement  de Bab Berred pour récupérer des documents officiels.

 L’inscription des enfants n’a pu se faire qu’à  travers une procédure spéciale », se désole Khalid  Amrani, directeur de l’association gestionnaire  de cet établissement.

La chape de plomb  qui pèse sur les agriculteurs du kif disparait,  partiellement, au centre de Bab Berred.

 

L’économie locale dépend du kif 

L'école du village est dans un état déplorable.

L’école du village est dans un état déplorable.

 

Sur l’artère principale de cette bourgade, une  file d’attente s’est constituée depuis les premières  heures du matin.

Des jeunes aux visages  rongés par le soleil attendent d’être  engagés pour travailler dans les champs du  kif.

« Chaque année, je viens travailler dans la  région.

Le travail est dur mais ça paie bien »,  explique Said, venu de Khénifra.

A Bab Berred, la vie des 6.000 habitants  tourne autour du kif.

Du citoyen lambda au  président de la Commune, tout le monde cultive  cette plante.

Les pluies du mois de mars  encouragent les agriculteurs à s’approvisionner  en graine du kif et en engrais.

À l’entrée  d’un de ces magasins, c’est le rush.

Sauf qu’en  présence d’un visiteur, c’est la loi du silence  qui règne.

Cette attitude fait sursauter Mohamed, « si on  nous vend des engrais et du matériel agricole, ce  n’est pas pour cultiver des pommes.

Cette terre  est celle du kif », ironise-t-il, à peine.

Ce paradoxe  laisse la porte ouverte aux abus.

« Nous sommes toujours en situation de  faiblesse.

En cas de désaccord avec les travailleurs  agricoles, ils nous menacent de nous dénoncer  aux gendarmes.

Nous sommes obligés de  nous montrer conciliants avec tout le monde »,  s’énerve Mohamed.

 

« Jbadni », un abus ? 

 

Les plaintes d’origines anonymes ou dans  le langage populaire « jbadni » (il a évoqué  mon nom) sont de sources d’angoisses  pour les habitants.

« L’artifice consiste à déposer  une plainte ou souffler le nom d’un agriculteur  auprès de la gendarmerie.

Le délateur est  souvent complice des services de sécurité », accuse  Ilyass Aârab, vice-président de l’association  Amazigh Senhaja du Rif.

Ces deux  méthodes constituent une épée de Damoclès  pour les habitants de la région.

« Il arrive  que des personnes poursuivies n’aient pas  de liens avec le kif.

Les services de sécurité utilisent  ces moyens pour asservir les habitants et  leur soutirer de l’argent », dénonce un avocat  à Chefchaoun.

Ces pratiques ont été à  l’origine de la révolte des habitants en avril  2010.

La gendarmerie a dû intervenir et  tirer des balles réelles pour disperser les  agriculteurs en colère.

HAKIM BENCHAMACH PAM

HAKIM BENCHAMACH PAM

Hakim Benchamach est originaire du Rif,  se rappelle de ses années de jeunesse : « En  passant devant les barrages, j’avais peur de me  faire arrêter pour trafic du kif car j’avais l’immatriculation  d’Al Houceima ».

Et le président  du Conseil national du Parti  authenticité et modernité (PAM) d’ajouter :  « les habitants de la région du kif vivent dans  une prison sans mur.

Il est temps que l’Etat enclenche  une réconciliation avec eux ».

Sur la  route du kif, nous avons croisé des Marocains  qui ont même peur d’être recensés.

Même pour l’Etat, il demeure des invisibles.

Lors du recensement de la population  de 2004, les agriculteurs du kif étaient en  état de fuite.

Dix ans après, la situation est  loin d’avoir changé.

Pour le recensement  de 2014, les agriculteurs du kif risquent, de  nouveau, de rester absents des statistiques  officielles ❚

 

Lire aussi :  

http://lobservateur.info/2014/04/24/eradication-ou-legalisation

http://lobservateur.info/2014/04/24/la-legalisation-du-cannabis-nest-pas-viable/

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