Entretien- Ali Sedrati: « Des mesures d’accompagnement sont nécessaires pour encourager la production de vaccins et médicaments au Maroc »

 

Ali Sedrati, président de la Fédération Marocaine de l’Industrie et de l’Innovation Pharmaceutiques (FMIIP).

Face aux difficultés liées à l’approvisionnement en matières premières fournies au niveau international lors de la crise sanitaire et l’augmentation excessif du coût des matières premières importées, la fédération Marocaine de l’Industrie et de l’Innovation Pharmaceutiques  veut renforcer la fabrication locale des médicaments. Atouts de l’industrie, contraintes à lever, impact covid….explications du président de la FMIIP, Ali Sedrati. 

L’Observateur.info : Quel état des lieux de l’industrie pharmaceutique au Maroc ?

Ali Sedrati : le secteur marocain du médicament regroupe 51 établissements pharmaceutiques autorisés employant plus de 50.000 personnes (directs et indirects) dont au moins 98% sont marocains. Le chiffre d’affaires annuel du secteur atteint les 16 MMDH dont 75% réalisés par les membres de la FMIIP, soit l’équivalent de 1,5% du PIB national et 5,2% du secteur industriel. Environ 11 % de ce chiffre d’affaires est destiné à l’export. La contribution fiscale de l’industrie pharmaceutique est de plus de 500 MDH dont 80% par les membres de la FMIIP. Cette dernière (ex AMIP), comprend trente sociétés pharmaceutiques appartenant soit à des groupes étrangers en propre ou en partenariat avec des opérateurs marocains. Ses membres représentent par ailleurs sous licence 260 sociétés étrangères qui n’ont pas de sites industriels sur les 280 sociétés étrangères présentes sur le marché marocain.

 Quels sont les atouts de cette industrie nationale ?

Grâce à la volonté de nos pouvoirs publics, par la mise en place dès l’indépendance d’une réglementation rigoureuse, l’encouragement de la fabrication locale et le développement de la pharmacie et de la médecine aux normes internationales, l’industrie pharmaceutique se distingue par une acquisition d’une technologie de pointe par des cadres et employés marocains à tous les échelons (près de 98% du secteur national ou multinational), une maîtrise nationale de l’approvisionnement, un outil socioéconomique important par la mise à disposition d’une plateforme technologique de haut niveau pour des investisseurs nationaux et internationaux soit pour l’élargissement de l’accès aux médicaments soit pour le développement à l’export. Autres atouts de taille, la contribution à la formation, à la spécialisation, à l’emploi pour de nombreux diplômés aussi bien du secteur médical, pharmaceutique, scientifique et autres qui arrivent sur le marché et la contribution au développement de la recherche dans notre Pays (ex essais cliniques, bioéquivalence, nouveaux développements galéniques ou autres). Au-delà des formes galéniques standards (liquides, pâteux, formes sèches et injectables) des investissements récents ont été réalisés dans de nouvelles thérapies et formes galéniques comme des médicaments d’oncologie, des produits hormonaux, l’insuline, les seringues pré remplies, les poches pour alimentation parentérale, les aérosols et autres produits de biotechnologie. On note aujourd’hui, des débuts d’investissements engagés  dans certains pays africains tels que le Sénégal, la Côte d’Ivoire, le Rwanda… un autre atout non des moindres de l’industrie pharmaceutique pour le pays est l’élargissement de l’accès aux médicaments pour plus de citoyens par le développement du médicament générique, dont l’apport économique est appréciable.

Quel a été l’impact de la covid sur l’industrie pharmaceutique ? Et comment le secteur a pu s’adapter face à cette crise sanitaire? 

Le médicament n’est pas un produit comme les autres. Le médicament, comme l’a montré la pandémie, est désormais une arme, une barrière, la dernière frontière, et revêt de ce fait un caractère stratégique incontournable pour notre Pays. Pour ce qui est des enseignements en matière de souveraineté et vulnérabilité, il faut savoir que le secteur pharmaceutique dans son ensemble (Industries, Grossistes Distributeurs, Pharmaciens d’Officine) a continué à travailler durant toute la période de confinement due au Covid-19. Et ce, en raison de l’importance du médicament pour la préservation de la santé de nos citoyens. Et c’est grâce a l’engagement de l’ensemble de ces acteurs que notre Pays n’a pas subi de problèmes importants en matière de disponibilité de médicaments. Par contre sur le plan économique cette crise Covid-19 a eu une incidence négative importante. La preuve, le secteur a subi une perte de près de 40 à 50% de chiffre d’affaires sur cette période. Malgré cela, l’industrie a préservé les emplois et continue son activité avec la sécurisation de l’approvisionnement du marché. Et ceci tout en ayant supporté des difficultés liées à l’approvisionnement en matières premières fournies au niveau international en grande partie par la Chine et l’Inde et les augmentations excessives des prix de ces matières premières.

Aujourd’hui, on parle de préférence nationale et de nécessité de booster la production locale. Quelles sont les contraintes à lever pour relever ce défi ?

Malheureusement, nous constatons aujourd’hui une régression de la fabrication locale qui couvre à peine aujourd’hui 50% de nos besoins, alors que près de 80% de la consommation nationale était assurée par la fabrication locale jusqu’aux années 1990. L’industrie fait aujourd’hui face à de nombreuses contraintes notamment, une couverture partielle de la population (64%) par un régime d’assurance maladie dont 32% dévolu au RAMED et un pouvoir d’achat relativement faible. Seulement 6% du PIB national est consacré aujourd’hui à la santé alors que L’OMS recommande un minimum de 10% et au moins 50% des dépenses sont assurées par les ménages avec une consommation de médicament annuelle par habitant faible et quasi stagnante.  La consommation             moyenne par habitant et par an, n’est que de 497DH (=50 USD) actuellement, alors que l’Américain consomme près de 800$/par an, l’Européen 600$ /par an et le Tunisien 70$. Aussi, le Maroc se caractérise par un taux de pénétration du générique qui demeure relativement faible par rapport aux pays développés (40% au Maroc vs 80% aux USA et en Allemagne70%) et on note le désengagement d’un certain nombre de multinationales, qui ont cédé leurs sites locaux ou ont réduit leurs investissements. D’autres contraintes majeures à relever : l’absence d’incitation à la fabrication qui se traduit par une sous-utilisation de l’outil industriel et des difficultés d’investissement, un handicap en matière de compétitivité économique et des difficultés de développement à l’export. Ceci est dû en grande partie à l’arrivée de traitements innovants de plus en plus chers non encore fabricables localement, mais également à une réduction voire même l’annulation d’investissements locaux, et la facilitation d’importation de médicaments pourtant fabricables localement. Résultats : une perte d’emplois, une dégradation de la balance commerciale, un ralentissement voire même un arrêt d’investissement et une diminution de la souveraineté de notre pays.

Quels sont les leviers à activer donc pour développer une industrie de fabrication locale de médicaments au Maroc?

Des mesures d’accompagnement sont nécessaires pour la consolidation et le développement du secteur. Avec la décision  récente Royale de la généralisation de la couverture sociale, notre espoir devient aujourd’hui une réalité. Reste beaucoup à faire tels que la mise en place d’une agence nationale du médicament, organe essentiel pour la régulation et la promotion du secteur, des mesures incitatives pour l’investissement aussi bien dans l’innovation que dans le générique, l’achèvement des réglementations et des mesures incitatives nécessaires pour le développement de la recherche (dont les essais cliniques…), la révision de la réglementation actuelle relative à la Bioéquivalence pour ne pas handicaper le développement des médicaments génériques. De Plus, il faut soutenir le secteur Marocain pour lui permettre de bénéficier de manière équitable des différents accords de libre-échange signés avec différentes régions (UE-USA) et Pays (Accord d’Agadir, Turquie…), adopter un système de Fast track pour l’enregistrement des produits à la fabrication et opter pour la préférence nationale dans les appels d’offres pour tout médicament fabriqué localement, à l’instar de nombreux pays. La révision de la réglementation des prix qui procure plus d’avantages aux produits finis importés au détriment du patient, des caisses et de la fabrication locale, est une nécessité.

Quelles opportunités offrent l’entrée en vigueur de la ZLECAF pour le secteur? 

Notre pays a une position géoéconomique stratégique  et ce particulièrement sur l’axe Euro Africain. Au Nord, il y a un rééquilibrage avec Bruxelles et disponibilité à s’intégrer dans la politique rénovée exprimée par l’Europe et la possibilité de complémentarités entre l’Europe et le Maroc afin de réduire la dépendance à l’Asie du Sud Est. Autre atout considérable, la coopération sud-sud rénovée, basée sur du transfert de know how déjà acquis par le Maroc et des partenariats entre pays d’investissements industriels, de formation et de complémentarité. L’entrée en vigueur de la ZLECLAF va donc offrir des opportunités encore plus grandes pour la contribution du secteur au développement socio économique des pays membres de la zone ainsi que leur évolution vers la souveraineté en matière de médicament. La crise sanitaire mondiale a révélé que le monde n’est plus à dominer mais à partager. Fédérer les énergies, libérer les initiatives, telle est l’ambition du secteur du médicament au Maroc.

Comment l’industrie pharmaceutique au Maroc peut tirer profit de la reprise des relations entre le Maroc et Israël ?

Le développement des relations du Maroc avec Israël offre d’excellentes opportunités d’évolution de notre secteur vers l’accès à plus de technologies et de progrès médical. Il ne faut pas oublier qu’Israël est le 3ème pays actuel au niveau médical en matière de recherche après les USA et la Chine.

Pourquoi le Maroc n’arrive pas à produire un vaccin contre la covid-19 par exemple comme c’est le cas d’autres pays ?

Il faut savoir que la recherche médicale, médicament et vaccin, nécessite de très importants investissements et ressources humaines compétentes. D’autre part ces investissements tiennent compte obligatoirement d’économies d’échelle et de retour sur investissement, ce qui n’est pas aujourd’hui le cas pour le Maroc. Par contre, vu la maitrise largement acquise de la technologie pharmaceutique par des ressources marocaines, et grâce aussi aux multinationales implantées au Maroc dès les années 70, le pays peut s’inscrire dans la production sous licence de vaccins de groupes internationaux. Mais, il faut du soutien des pouvoirs publics comme c’était le cas pour les groupes internationaux qui ont développé des vaccins. Et comme l’a bien dit le président « Franco Euro-Africain Jacques Chirac « il n’y aura pas de mondialisation réussie sans le développement de l’Afrique ». Je reste donc optimiste, car nos opérateurs cherchent toujours le développement de partenariats. Et feront  certainement de notre Pays un acteur actif dans cette lutte.

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