France : Les vieux démons relèvent la tête

José GARÇON

José GARÇON

Une alliance hétéroclite réactionnaire divise la France et surfe sur le malaise d’une société en proie à la crise économique et au chômage de masse.

Plus c’est gros, plus ça marche ! C’est la seule réflexion que devrait inspirer la stupéfiante rumeur qui a provoqué un boycott des élèves dans plus d’une centaine d’établissements scolaires en France. Le problème c’est que cette affaire ne prête pas à rire car elle marque l’émergence et l’affichage public d’une France réactionnaire. Une France qui, s’agissant du « Jour de colère » organisé le 26 janvier 2014 par une myriade de groupuscules hétéroclites ou des mobilisations de masse contre un projet de loi gouvernemental sur la famille, réagit négativement, parfois violemment, aux évolutions normales de la société, à la modernité et plaide pour un retour strict aux traditions.

De la marche des Beurs à l’extrême droite
C’est dans ce contexte inquiétant qu’il faut resituer l’aberrante intox lancée par un « Mouvement des journées de retrait des enfants des écoles » (JRE). Ses initiateurs n’y vont pas de main morte, avec à leur tête une passionaria oubliée de la Marche des Beurs des années 80 qui, pour régler ses comptes avec la gauche, s’affiche avec Dieudonné et Alain Soral, un polémiste antisémite d’extrême droite. Ils assurent sans rire que des cours d’éducation sexuelle avec « apologie de l’homosexualité » et « incitation à la masturbation » auraient lieu dès l’école maternelle pour enseigner une supposée « théorie du genre niant les différences entre filles et garçons ». C’est le lancement par les ministères de l’Education nationale et du droit des femmes d’ateliers visant à lutter dès l’enfance contre les stéréotypes hommes/femmes – et donc les inégalités – qui aura servi de prétexte à ces élucubrations délirantes. Et à la manipulation d’un terme utilisé par le mouvement féministe pour contester les qualités, les tâches ou les rôles traditionnellement dévolus aux femmes.

Tout est bon, le vrai et surtout l’intox
L’événement vaudrait à peine d’être mentionné si il n’alourdissait encore le climat délétère et malsain qui s’installe en France. Et si il n’était pas un symptôme d’un mal inédit jusqu’ici avec une radicalisation, parfois violente, des extrêmes de la société.
Huit mois après le vote de la loi sur le mariage gay, les traditionnalistes, les catholiques intégristes, les anti-élites, les anti-médias, les antisémites de tous poils, des populistes et des nationalistes d’extrême droite, toute une société civile de droite radicale saisissent en effet tous les prétextes pour dénoncer la « phobie de la famille » qui caractériserait le gouvernement de François Hollande. Tout est bon pour mobiliser et remobiliser cette France réactionnaire : le vrai bien sûr (mariage pour tous, droit à l’avortement, débat sur la fin de vie, volonté de promouvoir l’égalité homme-femme) mais aussi et surtout l’intox. Le droit à la procréation médicale assistée pour les homosexuelles (PMA) ou la légalisation de la gestation pour autrui (GMA) n’ont ainsi jamais figuré dans le projet de loi sur la famille et leur dénonciation relève de la manipulation pure et simple…

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Fédérer toutes les frustrations
Résultat : la dernière mobilisation en date ce dimanche 2 février à Paris et à Lyon a contraint un gouvernement qui redoute une multiplication des manifestations à deux mois des élections municipales, à battre en retraite en annonçant qu’il ne « présenterait pas son projet de loi sur la famille cette année » !
On comprend que cette fronde traditionnaliste des « anti-tout » fasse penser à la constitution d’un Tea Party à la française, du nom de l’aile ultra-conservatrice du Parti républicain aux Etats-Unis. La tentation de la droite et de l’UMP de surfer sur ce mouvement pour mettre le gouvernement en difficulté n’est qu’une politique à courte vue : c’est le Tea Party qui, au final, a empêché l’élection d’un républicain à la Maison-Blanche et c’est lui qui pousse sans cesse à une radicalisation de la droite américaine. Une leçon à méditer par une droite française qui, ayant déjà fort à faire avec la concurrence du Front National, risque de se retrouver sous la pression de ces mouvements réactionnaires.

Jouer avec le feu
La situation n’est pas meilleure pour François Hollande. Certes la radicalisation de la droite peut lui donner une occasion de ressouder sa gauche qui explose sous le coup de ses « cadeaux » aux entreprises et au patronat ou de sa reculade sur le projet de loi sur la famille. Cette marche arrière a déclenché un tollé d’autant plus fort des écologistes, du Parti de gauche de Jean Luc Mélenchon et au sein même de la majorité que l’Elysée a toujours utilisé les réformes de société pour compenser au sein de son camp l’absence d’avancées sociales. Mais le président français aurait tort de sous-estimer un mouvement qui peut fédérer toutes les frustrations et divise un pays déjà très fractionné. Cela reviendrait à jouer avec le feu au moment où la crise économique, le chômage de masse et l’abandon des « quartiers » dits sensibles favorisent une dérive populiste, un repli identitaire et une vision totalement complotiste du monde notamment dans les banlieues. Un jeu d’autant plus dangereux que la ou les gauches sont jusqu’ici totalement absentes de la rue.

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