La faille, l’inconscient, l’entreprise et le réel

 

Par Mamoun Moubarak Dribi – Auteur chercheur en psychanalyse et sciences du comportement

 

 

L’entreprise constitue le deuxième espace structurant après la famille, car il y a un discours, des fonctions, des compétences, des enjeux, du jeu, des réussites et des sanctions. Dans cet espace, l’enjeu principal de l’entreprise, est de fédérer les employés, pour réussir à accomplir un travail collectif coordonné, sans clivage, afin d’obtenir un rendement optimal. Sans aliéner les gens, ni faire de pertes à l’entreprise. L’objectif ultime est de cerner de plus près, autant que possible, le réel.

Actuellement, avec la crise économique dans laquelle nous sommes entrés au Maroc, comme partout ailleurs dans le monde, plusieurs entreprises vont subir de grandes baisses en termes de chiffre d’affaire. De ce fait, les réductions des emplois vont s’accélérer, et les investissements vont ralentir.

Pour ma part, je crois qu’il est essentiel, afin d’aider et d’accompagner intellectuellement les entreprises et leurs dirigeants, à avoir une autre réflexion sur la manière d’appréhender certains problèmes dont ceux qui se posent à nous en ce moment.

Vous l’aurez certainement noté, le titre que j’ai utilisé pour cet article, comporte certains indices : il y a une faille, engendré par l’inconscient de chacun, dont les effets vont se faire sentir au sein de l’entreprise, dans son rapport au réel.

Prenons comme exemple de ce réel, la baisse des commandes. Ce qui est le cas sûrement pour la plupart des entreprises. Comment réagit-on généralement dans ce cas-ci ?  on baisse les prix en lançant des promotions commerciales, on cherche à fidéliser ses clients, et on prospecte en lançant des opérations marketing…

Mais du fait de la réduction des effectifs, et de l’angoisse que cela génère parmi les employés, un très mauvais accueil sera fait, quant à tout changement nécessaire que l’entreprise devra faire au sein de son organisation : changement de postes, exigence de plus de travail, demande de polyvalences, etc. Des résistances vont voir le jour, et des inhibitions vont se manifester, accompagnées par un discours négatif, empreint d’anxiété et de doutes. Bien évidemment, chaque entreprise puise dans sa culture et dans ses ressources humaines, ou fait appel à différents experts pour faciliter la mise en place de tels changements.

Pour ma part, je trouve important d’attirer l’attention sur cet angle, qui fait l’objet de mon titre : la faille. Il s’agit de symbolisation, chacun de nous, pour avancer et évoluer, changer et s’adapter aux contraintes, continuer à apprendre et à désirer, garder une volonté affirmée et assumer les exigences sociale, familiale et intra personnelle, devra symboliser véritablement ce qui est en jeu. Pour ce faire, on a recours, à une certaine conceptualisation souvent pré-formatée par notre formation et par les représentations psychiques que l’on a de nous et de l’autre. Ceci fait que trois tendances vont se manifester chez le sujet : mythomaniaque, transitiviste, ou compréhensive (cf. Lacan).

La tendance mythomaniaque va faire que chaque employé, sollicité de manière intense, ou pris dans l’attraction de se sentir obligé de combler le manque de l’autre : son supérieur hiérarchique, son patron (ou patronne) ou simplement son ou sa collègue de travail ; va voir son imaginaire entrer en branle. Des imagos (représentation psychique) archaïques lui feront croire qu’on attend ça ou ça de lui, ce qui lui fera faire des choses n’ayant aucune objectivité et loin de toute réalité.

La tendance transitiviste quant à elle, fera que les personnes vont fonctionner en doublon les uns vis-à-vis des autres. Chacun va prendre comme modèle un autre qu’il considère plus adapté au réel et ayant la meilleure réponse face aux contraintes imposées par ce nouveau réel. Le risque ici, c’est la perte de la prise d’initiative, car chaque fonction couvre un champ bien spécifique au sein de l’entreprise.

Du fait de ce fonctionnement inconscient, en mode double, plusieurs angles morts au sein de l’entreprise ne seront plus couverts… Pire encore, certaines personnes ayant des tendances à l’ubiquité ou à la psychorigidité, si elles sont prises comme modèles par d’autres du fait des effets de la tendance transitiviste vont amener les autres à fonctionner parfaitement à l’identique ! c’est-à-dire soit dans l’ubiquité, où c’est la dispersion totale, mais sous couvert de bonne volonté et l’envie d’aider l’autre ; soit dans la psychorigidité où certaines fixations vont se faire sur des objectifs complétement inutile mais sous couvert de termes scientifique ou techniques impossible à contester !! la tendance compréhensive quant à elle, est la tendance souhaitée. Mais, cela suppose que les dirigeants de l’entreprise, fonctionnent plus ou moins de manière saine. Hélas, souvent pour maitriser son réel, un patron, ou un responsable va faire que tout ses collaborateurs les plus proches, soient son double !! le risque de propager alors cette tendance parmi les autres collaborateurs est alors énorme… Ce qui va engendrer, une symbolisation à l’identique : tous vont symboliser de la même manière ! rendant impossible l’émergence d’idées nouvelles ! car une nouvelle idée, exige que l’on soit différent les uns des autres !! c’est alors la porte ouverte aux collisions, aux conflits et à la perversion. Du fait de cette fusion, impulsé par une certaine tendance à l’immixtion entre les personnes, il n’y a plus de limites entre vie privée et vie professionnelle ! des attentes fantasmatiques se feront jour, comme une demande d’attention accrue, ou même des demandes en termes de désir !! l’inconscient humain est redoutable, tous savent que la réussite ou l’échec dépend du facteur humain. Mais la question que la plus part évitent de poser : « comment faire pour que l’inconscient n’envahisse pas l’espace de symbolisation? » les solutions existent même pendant les plus grandes crises ! des solutions qui ne sont pas idéales certes, mais qui permettent plus ou moins de dépasser un cap difficile. Il est capital de savoir cette vérité que tout analyste de la vie psychique connait parfaitement. A défaut de créer une ouverture dans le système signifiant du sujet, pour lui permettre d’advenir véritablement comme sujet, l’inconscient va créer sa faille, qui pose et impose au sujet le fait psychique qu’il cherche à fuir, cela va le suivre partout dans sa vie, y compris au sein de son entreprise. Je tiens à souligner, que les lois abordés dans cette analyse concernent tout groupement humain, pas uniquement l’entreprise.

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Commentaires (1)
  1. El allam

    La vie en entreprise est loin d etre un long fleuve tranquille. Les réflexions du Pr Dribi temoignent la complexité des relations humaines au sein du monde du travail et de l entreprise et en approfondissent les dimensions, psychologiques, relationnelles et humaines . Excellentes et pertinentes réflexions.

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