Libre cours

Naim KAMAL

FEU HASSAN II AVAIT L’HABITUDE d’inviter annuellement Jil Jilala au palais royal. En 1982, il les avait conviés à chanter en sa présence leurs derniers tubes inspirés du Malhoun que le groupe avait eu l’intelligence de remettre au goût du jour. A la fin de la représentation, le défunt souverain désira savoir s’ils avaient une bonne connaissance des chants du Malhoun et s’enquît particulièrement d’un ancestral récit, Annahla (l’abeille). Devant leur ignorance, Hassan II leur conseilla d’en chercher le texte et de l’adapter à leur style. Commença alors une longue quête qui a débuté par la radio nationale où ils apprirent à leur grande surprise qu’elle était interdite de diffusion.

LES RECHERCHES SE POURSUIVIRENT dans plusieurs cités antiques auprès des interprètes et amateurs de cet art avant que Jil Jilala ne se retrouvent devant un texte fleuve comme le sont généralement ceux du Malhoun. Le groupe dut en amputer une bonne partie pour n’en garder, non sans un bon instinct, que le passage qui pouvait, croyaient-ils, intéresser le Roi. Trois mois plus tard, le groupe est de nouveau mandé par le palais royal. Autour du souverain, Jil Jilala furent étonnés de trouver l’ensemble du gouvernement, avec à leur tête le Premier ministre, feu Maati Bouabid. Interprétant le chant, ils arrivèrent à un passage particulièrement délicat pour l’époque : «Le sultan est bon, mais son peuple se porte mal et pas un seul ministre pour l’en informer». Hassan II les arrêta net et se tourna vers le gouvernement : «Vous avez entendu ce qu’ils ont dit ?» et fit répéter plusieurs fois le passage à Jil Jilala. Coïncidence ou intuition, le Maroc était à deux ans des émeutes de pain de 1984.

Le sultan est bon, mais son peuple se porte mal et pas un seul ministre pour l’en informer». Hassan II arrêta net Jil Jilala et se tourna vers le gouvernement : «Vous avez entendu ce qu’ils ont dit ?

CE RECIT, JE L’AI CROISE DANS LES MEMOIRES de Moulay Tahar Al Asbahani, l’un des piliers de Jil Jilala, fondé en 1972. Avec Nass El Ghiwane, et sans préavis, ils ont subitement enflammé la jeunesse de l’ensemble du Maghreb avec des chants inspirés du terreau populaire. Plus tard, Moulay Tahar et ses amis se pencheront sur le patrimoine du Malhoun. Influencé par la musique andalouse et les chants populaires, le Malhoun aux «paroles serties» se présentait jusque-là comme une litanie particulièrement ennuyeuse pour la jeunesse. Par la grâce d’une bande de jeunes timides venus principalement du théâtre, avec des instruments simples, parfois primitifs, la jeunesse maghrebine allait entrer pour deux décennies en transe. C’est cette histoire que Moulay Tahar, en collaboration avec Larbi Riade, raconte dans ses mémoires. Sobrement et pudiquement, l’artiste narre les joies et les peines d’un métier qui n’a pas toujours nourri son homme. Son titre en dit long sur la subtilité du personnage : « Lamma ghanna Almaghrib ». Il se prête à un double sens : Quand le Maroc a chanté ou Quand il [Moulay Tahar] a chanté le Maroc.translation to italian from english

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