NIGERIA : Le pouvoir mis en scène, les lycéennes mises en vente

Vincent HERVOUET

Vincent HERVOUET

A lire les conclusions lénifiantes des rencontres au sommet et des forums internationaux, d’ordinaire négociées mot à mot et longtemps à l’avance par les sherpas, on peut se demander s’il est bien raisonnable de mobiliser autant d’énergies et d’argent pour que chefs d’Etat et de gouvernements se retrouvent autour d’une table, alors qu’ils peuvent se parler en visio-conférence n’importe quand et se téléphoner à tout moment… Les menaces terroristes ont fait enfler les dispositifs sécuritaires au point que des villes entières sont paralysées des jours à l’avance. L’accès à l’aéroport d’Abuja au Nigeria qui a toujours été pénible est devenu pratiquement impossible depuis huit jours, bien avant l’ouverture du Forum économique mondial qui a déménagé de Davos jusqu’à la capitale fédérale. La concurrence entre médias satellitaires pousse aussi les organisateurs à produire un spectacle, dont les dépenses vont crescendo. Il y a toujours eu quelque chose d’obscène à chasser les mendiants des rues et à repeindre les trottoirs pour que les dignitaires de passage dans leurs convois blindés n’aient pas la vue offensée par la misère locale mais le faste tape-à-l’oeil de certaines manifestations a de quoi écoeurer les populations locales qui doivent supporter stoïquement les désagréments qu’elles occasionnent. On se souvient ainsi des obsèques de Mandela et des Sudafricains qui ont boycotté la retransmission des cérémonies sur écran géant dans les stades de Johannesburg…

Les diplomates insistent sur l’utilité des contacts qui se nouent entre délégations en marge du programme officiel pour justifier ces shows où le pouvoir se met en scène, dans un rituel de plus en plus artificiel. Il y a un autre intérêt annexe : pendant quelques jours, l’oeil critique des médias est fixé sur le pouvoir local et l’oblige à mieux se tenir que d’habitude. Sans la venue à Abucha de décideurs du monde entier et notamment du Premier ministre chinois pour le Forum économique mondial, les mères des 220 jeunes filles enlevées par Boko Haram à Chibok n’auraient pas eu accès aux médias. Depuis des jours, elles tenaient un sit-in devant le siège de leur province mais sans parvenir à secouer l’indifférence du monde. Les médias s’intéressant à la sécurité au Nigéria se sont saisis de leur sort. Seule la publicité donnée soudain à leur drame a réussi à sortir Goodluck Jonathan de sa torpeur. Dans les trois semaines qui ont suivi la rafle de ces collégiennes dans leur dortoir, en pleine nuit, à la veille de l’examen de fin d’année, le pouvoir nigérian est resté immobile, impavide, impuissant. Sa seule réponse au défi de Boko Haram a été de multiplier les patrouilles de police dans la capitale après deux attentats kamikazes dans les faubourgs. Au moins 6 000 policiers ont été déployés à Abucha mais aucune colonne n’est partie en brousse sur les traces des ravisseurs. Il a fallu que le chef de Boko Haram pousse le provocation jusqu’à se faire filmer à la veille du Forum dans un long monologue, fou et flou, en annonçant que les jeunes filles seraient vendues comme esclaves (sauf les plus jeunes, de et 12 ans, qu’il se garde comme épouses…) pour qu’enfin le Président nigérian tienne une réunion de crise, que la Première dame reçoive une délégation des mères de famille éplorées et que l’opinion publique se mobilise. Les Américains ont été appelés en renforts, Barak Obama a promis son aide. Le concours des services de renseignement a été sollicité et les échanges entre services alliés se sont intensifiés. Une traque est enfin lancée… Avec trois semaines de retard.

LI Kequiang et les 130 décideurs qui forment sa délégation ne sont pas venus en vain au Nigeria. Le Premier ministre chinois prétend que les échanges avec l’Afrique qui viennent de dépasser les 150 milliards de dollars vont doubler d’ici 2020. C’est possible mais il n’avait pas besoin de gagner Abucha pour livrer cette prophétie. En revanche, si le futur maitre du Monde n’était pas venu dans le pays le plus riche d’Afrique, 220 jeunes Nigérianes auraient été abandonnées au sort le plus misérable qui soit ❚

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