Relance post-confinement : Le tourisme interne divise

Les Marocains ont beaucoup à (re)découvrir dans leur propre pays.

Les Marocains ont beaucoup à (re)découvrir dans leur propre pays.

 

Pour relancer le tourisme, le ministère de tutelle mise sur le marché domestique. Les professionnels n’y croient pas, l’ex ministre Lahcen Haddad non plus.

 Mounia kabiri Kettani 

 

Dans un tweet publié hier mardi 9 juin 2020,  l’ancien ministre du tourisme Lahcen Haddad déplore que la proposition de relance du ministère du tourisme soit axée uniquement sur le marché national. Selon lui, la confédération national du tourisme (CNT) a déjà démontré que ce marché, certes important, reste extrêmement limité en temps et en pouvoir d’achat. Il ne réussira pas à combler le manque à gagner du marché international, selon lui.

Qu’en pensent les professionnels ? Les avis divergent.

Les incontournables internationaux

Le président de la CNT, Abdellatif Kabbaj défend les propos de Haddad : «Il a totalement raison ». Et il argumente : «le tourisme interne ne représente pas plus que 30% du secteur. Avec le covid-19, il faut s’attendre à une baisse d’au moins 10%. Donc on ne pourra pas relancer le secteur avec 20% de touristes nationaux ! ».

Pour sauver la saison touristique, il n’a qu’une seule recette : ouvrir les frontières. Non seulement la stratégie de relance telle qu’elle a été conçue par le ministère ne lui convient pas en tant que professionnel du secteur, mais il ajoute que le plus important à l’heure actuelle c’est de sauver les entreprises avant de parler de relance.  Il propose d’ouvrir les hôtels le 1er juillet pour les nationaux,  et les intéresser à travers des offres alléchantes et d’ouvrir les frontières par la suite vers le 1er août pour les internationaux.

Une relance progressive

Les propos de Lahcen Haddad semblent par contre « déranger », le directeur général du CRT Casablanca qui préside également l’Observatoire national du tourisme. Non seulement Il refuse de commenter les déclarations, mais il est catégorique : «Je ne pense pas qu’il y ait d’autres alternatives aujourd’hui que de miser sur le tourisme interne », affirme-t-il. La décision a été d’ailleurs prise, selon lui, en concertation avec toutes les parties prenantes et sur la base d’étude réalisée par l’ONMT qui a révélé le besoin et l’intérêt des Marocains pour passer leurs vacances dans leur pays.

«La relance sera progressive. Et le tourisme interne va probablement contribuer à booster l’activité, mais ne va certainement pas combler tout le déficit. Mais il ne faut pas oublier, que la part que représente ce segment n’est pas négligeable et  le fait de s’attaquer à cette niche est un devoir pour l’activité et la profession », ajoute-t-il.

Le national d’abord !

En réaction à l’analyse de l’ex ministre de tourisme, le directeur du conseil provincial du tourisme de Ouarzazate, Zoubir Bouhoute, ne mâche pas ses mots. «Haddad a tort et il n’est pas, visiblement, conscient de l’intérêt du tourisme interne pour la profession », avance-t-il.  Mais, «c’est normal qu’il tienne des propos pareils. Lui-même quand il était à la tête du département de tourisme a laissé tomber ce segment qui a prouvé son importance ailleurs», complète-t-il.

Bouhoute rappelle que l’examen de l’activité touristique des pays de l’OCDE, considérés parmi le top 10 mondial en termes d’arrivées, de nuitées et/ou de recettes touristiques, fait apparaitre le rôle déterminant joué par le tourisme interne tant au niveau des arrivées que de nuitées.

«Compte tenu de la structure de l’activité touristique de chaque destination, les pays de l’OCDE pour qui le tourisme interne représente en moyenne 75% des dépenses du tourisme intérieur seraient moins touchés que le Maroc dont  l’activité dépend à plus de 78% du tourisme international », déclare-t-il.

Bouhoute cite aussi l’exemple de l’Allemagne où le segment du tourisme interne représente 85% de l’activité, la France (57%), l’Italie (57%), les USA (83%)…

«Les 30% représentant la part du tourisme interne dont on parle ne reflètent que le nombre de nuitées au sein des établissements classés. Or, on n’oublie que le nombre de nuitées des Marocains qui fréquentent les autres établissements dépassent les 100 millions (informel, chez la famille, les amis… », conclut Bouhout

Les raisons de l’échec

Au Maroc, si le tourisme interne ne décolle pas, c’est pour plusieurs raisons. La première, sleon Bouhout : «Le recours aux nationaux est considéré comme un simple palliatif au moment des crises, jetable dès la reprise des arrivées internationales. Et le segment a été délibérément délaissé dans le cadre de la vision 2010 et 2020».

Un plan Biladi a été lancé en 2007, prévoyant une capacité litière additionnelle de 30.000 lits dont 19.000 lits en campings et 11.000 unités en résidences hôtelières horizontales, répartis sur  huit nouvelles zones touristiques intégrées d’une superficie allant de 25 à 45 hectares chacune.

En termes d’activité, ce plan prévoit d’atteindre 7,2 millions de nuitées à l’horizon 2010 (contre 4 millions en 2000 et 5,9 millions en 2003), et plus de 9 millions de nuitées en 2015.

Résultats des courses  poursuit Bouhout : « treize ans après la présentation du Plan Biladi , le taux de concrétisation sur ce segment situerait a moins de 30% : sur les 8 stations initialement prévues, deux seulement ont pu voir le jour avec des années de retard par rapport aux délais de livraisons prévus, deux autres sont toujours en cours de construction, une station a été abandonnée à cause du foncier et 3 autres cherchent toujours preneurs ».

Le directeur du conseil provincial du tourisme de Ouarzazate ne décolère pas : «Cette offre limitée de structures d’hébergement adaptées aux citoyens marocains a limité l’accès des nationaux aux établissements touristiques classés. Résultat : un très faible pourcentage de nuitées passées dans les hébergements classées (3% du potentiel total). La recette du tourisme interne s’est limitée à 7 milliards en 2019. Or la consommation du tourisme interne est estimée à 22,7 milliards de DH en 2019, avec une part marchande  estimée a 31%. »

Nadia Fettah Alaoui, ministre du Tourisme, de l'artisanat, du transport aérien et de l'économie sociale.

Nadia Fettah Alaoui, ministre du Tourisme, de l’artisanat, du transport aérien et de l’économie sociale.

Clés de réussite

Aujourd’hui, les nationaux vont certainement contribuer à amortir le choc d’une chute libre du secteur, comme ils l’ont toujours fait. Pour y arriver, le ministère, à travers l’Office et en partenariat avec les professionnels, met en place les mesures nécessaires pour fixer et commercialiser les offres touristiques conformes aux différentes couches de la population.

«Pour les encourager, nous misons sur les moyens disponibles, notamment les nouvelles technologies qui sont à la portée de tout le monde », annonce la ministre Nadia Fettah, lors des questions orales de la Chambre des représentants.

« Le but est de proposer des offres attrayantes pour les touristes marocains, à des prix préférentiels et qui correspondent au pouvoir d’achat des différentes couches sociales. C’est la seule manière pour que le produit touristique marocain soit à la portée de tous », insiste-t-elle.

Pour l’heure, certaines chaines hôtelières nous confient qu’il faut s’attendre à 50%, voire même à 60% de promotions.

Mais à long terme, «il est impératif que le Maroc révise son modèle de développement touristique. Le tourisme interne doit constituer le noyau dur de la future stratégie touristique», préconise Zoubir Bouhoute. Et de conclure : «il faut d’abord développer les structures d’accueil et ensuite soutenir la demande à travers des mécanismes de financement tels que les chèques vacances qui renforcent et boostent la consommation interne».

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Commentaires (1)
  1. Abdou

    Il etait ministre de ce département, qu’elles sont ces réalisations ? Ou bien qu’elles sont ses suggestions.

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