Sébastien Boussois : «Au Maroc les renseignements intérieurs et extérieurs peuvent remonter rapidement la piste d’une menace»

Sébastien Boussois est docteur en sciences politiques, chercheur Moyen-Orient relations euro-arabes/ terrorisme et radicalisation, enseignant en relations internationales, collaborateur scientifique du CECID (Université Libre de Bruxelles), de l’OMAN (UQAM Montréal) et du CPRMV (Centre de Prévention de la Radicalisation Menant à la Violence/ Montréal).

Le Maroc est depuis quelques années une référence mondiale dans la lutte contre le terrorisme et la radicalisation. L’approche du royaume a fait ses preuves à la fois au niveau national mais également international. Les services de renseignements marocains
ont réussi à plusieurs reprises à appréhender des terroristes notamment en Europe. Le royaume a dans un premier temps apporté une réponse sécuritaire, en renforçant la surveillance et en multipliant les démantèlements de cellule terroristes. Parallèlement, le Maroc a également essayé de faire de la prévention et de limiter la profusion d’un discours radical avec la formation d’imams à l’institut Mohammed VI de Rabat. Même si le Maroc n’a pas été touché par un attentat de grande ampleur et même si le royaume prône officiellement un islam malékite tolérant et ouvert, plus de 1500 jeunes ont rejoint l’Irak et la Syrie en 2014.

Comment lutter efficacement contre le terrorisme et la radicalisation des jeunes ? Comment mieux diffuser l’islam malékite ? Y-a-t-il une spécificité marocaine dans la lutte antiterroriste ?

Sébastien Boussois reconnait l’expertise marocaine sur les questions liées au terrorisme mais il met en garde : si l’Etat n’investit pas dans sa jeunesse et dans la prévention, d’autres Marocains continueront à se radicaliser. La réponse sécuritaire seule ne suffit pas, il faut une stratégie multidimensionnelle qui comprend un volet social, culturel et économique. Le docteur en sciences politiques, prévient et alerte sur le danger que représente l’analphabétisme dans les bidonvilles du royaume. Sébastien Boussois a répondu aux questions de notre correspondante à paris, Noufissa charaï. @Noufissacharai

L’Observateur du Maroc et d’Afrique : Le Maroc est souvent cité en exemple dans sa lutte contre le terrorisme et notamment pour l’efficacité de ses services de renseignements, l’approche marocaine est-elle différente de celle des autres pays ? Y a-t-il une spécificité marocaine ?

Sébastien Boussois : En effet, le Maroc est considéré par ses principaux partenaires américain et européen comme un bon partenaire. Au nom de la lutte mondiale contre le terrorisme, l’Occident a en effet déployé une batterie de mesures sécuritaires pour essayer de se protéger et certains pays proches ont joué le jeu et participé à ce combat au niveau local. C’est donc un combat global qui se joue au niveau local. L’approche marocaine a longtemps été avant tout sécuritaire, et tout ce qui vient de l’Etat vise surtout à assurer une sécurité maximale à ses concitoyens, mais également aux pays qui pourraient être concernés de près ou de loin par une menace pouvant provenir de son sol.

Avec les attentats de 2015, nous avons bien vu que c’est le Maroc qui avait pu apporter son soutien à la France pour trouver les responsables des attentats de Paris, dont le fameux Abdelhamid Abaaoud dans l’appartement de Saint-Denis. En réalité, au Maroc les renseignements intérieurs et extérieurs peuvent rapidement remonter la piste d’une menace ou d’individus. C’est ce qui nous a longtemps manqué en France, en Belgique et en Europe pour des raisons budgétaires : une présence locale très très forte. Malheureusement, depuis des années, l’Europe s’est vidé de ses services de sécurité de proximité et des polices de quartiers. Aujourd’hui, nous y revenons.

Une des réponses apportées à la menace sécuritaire est la création du BCIJ ( Bureau central d’investigations judiciaire), en 2015. Cela a-t-il modifié la méthode du Royaume dans la lutte contre le terrorisme ?

Déjà en 2014, le grand plan national Hadar visait à renforcer la sécurité dans les lieux publics comme les aéroports. Ce bureau a permis un renforcement des mesures préventives et la facilitation des interpellations et le démantèlement le plus rapide possible de filières dans le royaume. Dépendant de la DGST (Direction Générale de Surveillance du Territoire), le BCIJ, basé à Salé, dispose d’officiers de la DGST qui ont aussi la qualité d’officiers de police judiciaire qui disposent depuis les dispositions légales de 2011 d’un élargissement de leurs compétences. Il ne se passe pas une seule semaine sans le démantèlement d’un groupe, l’arrestation de membres présumés proches de Daech. Ce «FBI» marocain avait permis rapidement d’appréhender les assassins des deux jeunes filles scandinaves à Imlil en 2018 et que Daech avait revendiqué. Drame terrible, mais dont il faut rappeler qu’il a eu lieu sur un terrain sensible et c’est le seul attentat revendiqué par Daech au Maroc depuis sa création.

De quelle manière collabore les services marocains et européens dans la lutte contre le terrorisme ? Existe-t-il une collaboration africaine ?

Depuis 2008, l’Union européenne a octroyé un statut avancé au Maroc, au-delà de la coopération économique en matière de tarifs douaniers, ce statut accorde une large part à la sécurité et à la coopération en matière d’intelligence et de renseignements. Bruxelles avait bien fait. Je crois que l’Europe n’avait pas d’autre choix que de renforcer ce statut ces dernières années vu la sociologie malheureusement récurrente des terroristes depuis 2015. Nous nous devions de collaborer avec Rabat pour plus d’efficacité et par méconnaissance de nos propres ressortissants, notamment binationaux. En 2016, après la vague d’attentats qui a frappé la France, la Belgique, et l’Espagne, Europol a annoncé un renforcement de sa collaboration avec le royaume chérifien, notamment par le partage d’informations sur les profils les plus dangereux, connus des autorités, et pouvant présenter un risque important pour la sécurité du vieux continent.

«Le Maroc est un partenaire important pour l’Europe dans le domaine sécuritaire dans un contexte régional et international marqué par la recrudescence du terrorisme et la montée de l’extrémisme», avait déclaré Dimitris Avramopoulos, le commissaire européen aux affaires intérieures et à la migration à l’occasion du renforcement de ce partenariat unique. D’autres partenariats existent avec le reste du continent africain de par la situation géographique unique du Maroc, le positionnant au carrefour des Amériques et du Moyen-Orient, de l’Europe et du Sahel. L’opération entreprise par Mohammed VI pour réaffirmer l’africanité de son pays et renforcer ses liens avec les pays subsahariens visait aussi à favoriser, au-delà des questions d’immigration, le renforcement d’une sécurité régionale.

Comment faire de la prévention contre la radicalisation ? Et peut-on lutter contre le terrorisme sans transiger sur les droits de l’Homme ?

C’est là tout le défi que relèvent la plupart des pays occidentaux. À la moindre incartade du pouvoir en la matière, les organisations de droits de l’Homme s’insurgent. En réalité, l’Etat répond à la demande première du peuple : être rassuré. Que ce soit à Paris ou Bruxelles, nous avons eu après les attentats et pendant des mois des militaires partout dans les rues. Le monde semblait être surpris mais avions-nous le choix ? Pour autant, il ne faut pas en rester là. Et nous avons enfin compris que guérir sans prévenir ne servirait strictement à rien en matière de radicalisation de nos jeunes «home growers». Il fallait mettre en place des plans de prévention de la radicalisation à la fois aux niveaux national et local. C’est dans cet équilibre que nous pouvons essayer au mieux de faire respecter les droits de l’Homme pour tous. Que ce soit dans le traitement des affaires judiciaires ou en prison, nous ne sommes pas exemplaires, mais nous tentons de parer au mieux et au plus urgent. Il est possible de faire de même avec les pays du sud.

Au Maroc, l’Etat mène la lutte sécuritaire mais ne s’investit pas suffisamment
dans le volet préventif. Il faut renforcer le financement des services éducatifs, d’aide à la petite enfance, de réinsertion des prisonniers (grâce notamment à la création de la Fondation Mohammed VI en la matière notamment). Je crois que les prisons restent le problème majeur pour nous tous : en Belgique, une grande partie de jeunes délinquants s’est radicalisée en prison. Nous avons même eu des gardiens de prisons qui se sont radicalisés au contact du virus du djihadisme. À l’heure actuelle, la prison ne guérit de rien, et ces djihadistes enfermés en Europe comme au Maroc et qui seront libérés un jour, sans aucun suivi personnalisé du début à la fin, nous font courir un grand danger. Il faut donc pouvoir faire respecter au mieux les droits de chacun pour nous protéger au mieux et créer le moins de frustrés, de déviants possibles dans les établissements qui sont directement sous la responsabilité des Etats.

À part le terrible attentat d’Imlil, le Maroc n’a pas été touché par l’organisation de l’Etat islamique, pourtant des dizaines de cellules terroristes sont démantelées chaque années et plus de 1400 Marocains sont partis en Irak et en Syrie en 2015. Malgré la radicalisation de nombreux jeunes marocains sur le territoire et le retour de plus 200 terroristes d’Irak et de Syrie, le Maroc n’a pas connu d’attentat de grande ampleur. Comment l’expliquez-vous ?

Pour l’ensemble des raisons évoquées plus haut. Il est clair qu’un Etat fort, structuré, avec des services de sécurité et de renseignements forts comme le Maroc est probablement mieux armé
que certaines démocraties européennes dont la sanction pour déviance est parfois limitée et où les remises de peines sont totalement problématiques pour des faits de terrorisme avéré. Nous devons être vigilants car nous avons beaucoup de recruteurs ou de jeunes radicalisés violents enfermés en 2014, par exemple, qui sont sur le point d’être libérés sans aucun suivi, sans aucune certitude et garantie qu’ils ne représentent plus un danger pour la sécurité publique, il y a de quoi comprendre la position de départ du Maroc de dire aux terroriste qui partent c’est «un aller sans retour». En réalité, il y a fort à parier que les survivants du «Daechistan» se redéploient sur d’autres terres de djihad plus ouvertes, comme l’Afghanistan, les Balkans, l’Irak ou le Sahel. Ces graines de sauvagerie représentent le pire des dangers en dehors de leur pays mais démultiplient la menace en perpétuant l’idéologie. Une idéologie du djihadisme qui n’a été que croissante depuis 40 ans et qu’aucune représaille occidentale n’a vaincue. C’est la force de la résistance et de la résilience de ce discours djihadiste qui n’est pas prêt de s’éteindre et qui à la prochaine fenêtre d’opportunité, trouvera de nouveaux candidats plus déterminés que jamais. Aussi, bon nombre de pays arabes et européens feraient bien de prendre en compte l’impatience, la frustration, le «no future», l’espoir zéro de milliers de leurs concitoyens qui ne profitent pas de la relève générationnelle et finissent dans le mur, la précarité, le chômage, la délinquance, la discrimination quotidienne, le racisme et le désespoir.

Pour lutter contre la radicalisation, le Maroc a lancé en 2015, l’institut Mohammed VI de formation des imams de Rabat, est-ce un moyen efficace ? ces imams ont-ils encore de l’influence auprès des jeunes radicalisés ?

A supposer que l’éventuelle déviance radicale passe par les mosquées, cela peut être efficace pour repousser bien sûr les discours extrémistes des imams salafistes et wahhabites low-cost envoyés par Riyad de par le monde. Mais le processus d’endoctrinement djihadiste est plus complexe et touche aujourd’hui davantage la contamination locale et de quartier, que la contamination mondiale que représentent internet et les réseaux sociaux. Mais je pense qu’il est essentiel que les Marocains se réconcilient avec leur islam, celui qui représente leurs racines, l’islam malékite, celui du juste milieu, celui que la Rabita des Oulémas à Rabat enseigne et diffuse. Donc ces imams ont une influence certaine sur tous les jeunes qui se rendent à la mosquée, mais pour un jeune déjà radicalisé, je doute de l’efficacité. Une fois encore, c’est de la prévention et c’est essentiel de mesurer la nécessité de prendre le temps, d’apprendre, de transmettre et de lutter contre l’ignorance. C’est donc une mission de long terme et il faut s’en donner les moyens de toute urgence.

D’après les témoignages, les jeunes venus de France vers cet institut seraient ceux qui tiennent le discours le plus radical, comment est-ce possible ?

Car les jeunes les plus problématiques sont ceux venus d’Europe, déracinés, de deux cultures, donc d’aucune. Ils ont appris sur internet que la France était la cible numéro 1 de Daech et pas pour rien : implication de Paris dans la coalition anti-Daech, loi de la laïcité de 1905 perçue comme une loi islamophobe alors qu’elle n’est qu’une loi appelant à la liberté de culte, à la non ingérence de l’Etat dans l’organisation des cultes, et au rappel que le religieux est de l’ordre du personnel et de l’affaire privée. Ces jeunes Maghrébins d’origine sont les plus influençables et susceptibles d’être pris dans les nasses d’un groupe radical s’ils n’ont pas les outils pour comprendre et agir en bons musulmans au sein de la République. L’État est perçu comme un ennemi depuis la fin de la politique providence, et l’ennemi surtout de leur culte. Si la montée des actes islamophobes est claire, la généralisation à l’image d’une France totalement arabophobe et islamophobe paraît quelque peu exagérée. Enfin, la force du nombre joue : que ce soit en France ou en Belgique, nous avons là les deux pays européens avec le plus grand nombre de Musulmans. Autant se concentrer sur deux pays pour lesquels il y aura par définition plus de chances de recruter des jeunes prêts à basculer dans l’idéologie djihadiste puisqu’il y a déjà plus de musulmans sur place.

Enfin, rappelons l’hypocrisie de nos États qui fricotent avec l’Arabie Saoudite par le commerce d’armes, c’est un soutien implicite qu’ils donnent à un islam radical de plus en plus rejeté par les Musulmans du monde entier.

Le Maroc a également mis en place le programme « Réconciliation » (Moussalaha), visant la réinsertion de détenus condamnés pour terrorisme. croyez-vous en la déradicalisation ?

Cela dépend. C’est un débat terrible, car nous ne pouvons pas ne pas y croire. Ecartons déjà les plus radicaux, les plus endoctrinés, les plus violents. Ils iront jusqu’au bout, prison ou pas. Ceux qui sont rattrapables en prévention secondaire peuvent faire l’objet de suivis en prison à condition de s’en donner les moyens financiers : suivi individuel psychologique, activités éducatives et citoyennes. Une fois encore, il vaut mieux prévenir que guérir. Mieux vaut dépenser beaucoup d’argent à sensibiliser dans une école des centaines de jeunes, qu’investir dans un radicalisé indécrottable. Beaucoup ont fait acte de repentance et travaillent avec nous. Que ce soit au Canada, au CPRMV (Centre de Prévention de la Radicalisation menant à la violence), ou à Save Belgium à Bruxelles, nous travaillons avec les familles de jeunes partis en Syrie en défendant aussi l’idée que beaucoup de ces jeunes morts ou revenus ont été aussi les victimes de recruteurs, qui ont profité de leur mal-être existentiel ou de leurs fragilités d’adolescents ou de post-adolescents pour en faire des armes de terreur, qui se retournent contre eux. La prison une fois encore reste la honte de l’ensemble de nos pays car, en l’état et sans accompagnement, elle transforme des individus dans l’erreur en des êtres prêts à tout et en des bombes humaines.

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