Travailleuses du sexe: Les oubliées

Isolées, stigmatisées, sans ressources ni revenus, les travailleuses du sexe vivent un enfer. Le confinement et la crise Covid-19 ont complètement chamboulé leur existence, en aggravant davantage leur situation déjà critique. Zoom  

 

Par Hayat Kamal Idrissi

 

Ibtissam d’Agadir (pseudonyme), la trentaine, « vend son corps » pour gagner son pain. Mère de quatre enfants, elle est enceinte actuellement de son cinquième… sans père déclaré non plus. Seule, sans d’autres ressources, elle a failli se retrouver du jour au lendemain dans la rue avec ses enfants. Incapable de payer son loyer, sa propriétaire ne veut rien savoir. Confinement ou pas, elle veut absolument le loyer des deux derniers mois. L’arrêt de l’activité « professionnelle » de Ibtissam, sa situation familiale délicate, sa situation sanitaire, l’état d’urgence et  la crise qui y est intimement liée… rien ne suscite la compassion de la propriétaire.

 

Situation alarmante

« Nous avons du payer son loyer pour la sauver de la rue, elle et ses enfants. Ibtissam n’est qu’un cas parmi des milliers d’autres. Des professionnelles du sexe qui se sont retrouvées dans une situation très critique suite à l’instauration de l’état d’urgence sanitaire », nous explique Asmaa Boumour, coordinatrice au programme antiviolence à l’ALCS section d’Agadir. Un programme qui profite à plus de 5000 professionnelles de sexe opérant dans la capitale du Souss mais aussi à Inzegane et à Chtouka Ait Baha.  Un chiffre qui laisse deviner l’ampleur de la « catastrophe » dans la région mais également dans d’autres villes.

Si dans d’autres pays où la prostitution est reconnue comme une activité professionnelle, les associations de droits humains ont déjà lancé des alertes et des appels à l’aide, au Maroc le déni et la stigmatisation empêchent tout mouvement de solidarité en faveur de cette population. « Elles sont toujours reniées par la société et encore plus en cette période de crise. Une professionnelle du sexe n’a pas droit à la compassion ou à l’empathie de son entourage. Elle est complètement isolée et doit affronter seule son sort », déplore Dr Souad Dahani, psychologue clinicienne attitrée par l’ALCS et chargée du suivi psychique des bénéficiaires de l’association.

 

Confinement, facteur aggravant

Une situation critique à plusieurs niveaux et qui devient un peu plus grave chaque nouveau jour du confinement. « Elles se sont retrouvées du jour au lendemain sans ressources. Certaines n’ont même pas quoi donner à manger à leurs enfants car privées de plus de 80% de leur revenus habituels », regrette la coordinatrice de l’ALCS ; qui organise depuis l’instauration de l’Etat d’urgence des campagnes de solidarité au profit de cette population. « A l’ALCS, nous leur offrons des paniers pour subvenir à leur besoins essentiels, des médicaments pour se soigner, du lait artificiel pour leurs bébés, des masques protecteurs et des préservatifs. Car il faut le savoir, nombreuses sont celles qui n’ont pas arrêté complètement leur activité», apprend-t-on auprès de l’association de lutte contre le Sida.

 

 Actives malgré le confinement

Seules et impuissantes face à la tempête, certaines professionnelles bravent leur peur et les consignes du confinement, pour aller gagner leur pain et celui de leur famille. « Je ne peux pas rester les bras croisés alors que mes enfants meurent de faim. Je n’ai eu droit à aucune aide ni de mes proches ni des voisins ni de l’Etat. On m’a signifié franchement que je n’ai pas droit à cette aide à cause de mon métier. Je n’ai que mon corps que je troque contre notre survie à tous », nous raconte, résignée, Hasna (pseudonyme) de Casablanca, mère de deux filles et prenant en charge sa mère impotente.

Un témoignage choquant mais qui est toutefois représentatif d’une large frange de cette population frappée de plein fouet par cette crise aux multiples conséquences économiques, sociales, sanitaires et psychiques. Quant à la menace et la prévention du Covid-19, elle devient secondaire pour ces femmes aux prises avec les besoins essentiels de leur famille et se battant, chaque jour pour la survie des leurs.

 

«Conscients de la gravité de la situation et de la menace, nous menons des campagnes de sensibilisation régulières auprès  de ces femmes en leur offrant le plus de moyens de protection ; que ça soit du Covid19 ou du Sida», explique Asmaa Boumour. Des efforts louables même si l’on s’interroge toutefois sur leur efficacité en l’impossibilité de respecter la distanciation sociale et physique dans la pratique d’un métier aussi particulier.

Le poids de la responsabilité peut-il  inhiber tout sentiment « légitime et naturel » de peur de la maladie ? Aller se prostituer et se frotter au virus au plus près, est-ce une attitude consciente ou une pulsion suicidaire ? « On peut considérer cette attitude comme un comportement sans limites. Se donner dans ces conditions avec tous les risques que cela représente est significatif. On peut le qualifier d’acte suicidaire. La détresse et le désespoir sont tels qu’elles se jettent, à corps perdu, dans la gueule du loup pour en arracher le morceau du pain qui subviendra aux besoins de leurs familles » analyse la clinicienne.

 

Détresse à tous les étages

Une crise économique doublée d’une profonde détresse psychique, le quotidien de ces femmes est marqué par l’angoisse comme nous l’affirme la psychologue. En contact permanent avec les bénéficiaires, à travers des téléconsultations, elle nous décrit un état psychique dépressif.  Elles sont angoissées par les lendemains inconnus, tourmentées par le spectre de la pauvreté et fragilisées par un isolement encore plus accentué par le confinement. D’après la spécialiste, toutes les violences et les difficultés psychiques « habituellement » subies par cette population, se sont amplifiées d’une manière impressionnante  à cause du confinement et ses conséquences.

« Nous essayons de leur offrir un accompagnement rapproché et une orientation multidimensionnelle ; que ça soit côté santé physique et prévention, santé mentale ou procédures administratives », nous affirment la psy et la coordinatrice de l’ALCS.

 

Des mesures qui donnent leurs fruits sur le terrain et parviennent  à influencer positivement la vie de ces travailleuses. Si une grande majorité devrait affronter son sort seule ou avec les rares aides des associations, quelques travailleuses ont pu toutefois bénéficier de l’aide de l’état, car ayant leur carte Ramed, comme le rapporte les agents de terrain de l’ALCS. Les autres, elles continuent, vaillamment, de résister et se contentent de vivoter en attendant des jours meilleurs.

 

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