« Un maire de ville doit être un très bon gestionnaire »

 

Omar Cherkaoui, professeur à la faculté de droit de Mohammedia

Avec un large éventail de prérogatives et de pouvoirs, le maire peut faire le beau et le mauvais temps dans sa ville. Un poste sensible qui requière beaucoup de compétences, un important background, une grande expérience en gestion et surtout du leadership. Etre maire de ville est une mission pas de tout repos…  Parole d’expert ! Entretien réalisé par Hayat Kamal Idrissi

L’Observateur du Maroc et d’Afrique:
Quelles sont les prérogatives et les responsabilités d’un maire de ville marocain ?

Omar Cherkaoui : Les responsabilités du président d’une commune, et par extension du maire d’une ville aux multiples arrondissements telle Casablanca, sont bien définies par les lois organiques des collectivités territoriales, promulguées par la Constitution et spécialement la loi organique des communes. Le champ des prérogatives d’un président de commune est aussi large que varié. Il dispose, en tant qu’élu, d’un grand pouvoir pour gérer sa commune.  Ceci pour tout ce qui la touche de près ou de loin. Pour commencer, sa mission première reste la réalisation et l’exécution du programme de sa commune. Il est en effet le président d’un « gouvernement miniature » avec tout ce qui incombe à ce poste sensible en termes de gestion politique, administrative, financière, économique et sociale. C’est à lui de prendre toutes les décisions vitales et cruciales pour la commune ou pour la ville. Le maire se charge aussi de gérer les biens de la commune, de négocier et de gérer les contrats, les relations  et autres engagements avec les locataires, les prestataires de services et les entreprises chargées de la gestion déléguée. Il doit aussi superviser le contrôle continu de la bonne marche de ces prestations et du respect des termes des contrats.

Il est également l’exécuteur territorial des politiques centrales. N’oublions pas non plus son rôle purement social.  Car il est aussi le premier responsable du bien être et de la paix des citoyens de sa commune ou de sa ville. Il est de son devoir d’assurer la bonne marche des différents services publics et de veiller à ce que les citoyens en bénéficient en toute tranquillité. Dans ce sens, il est le superviseur du travail de la police administrative. Selon l’article 110 de la loi organique des communes, le président de la commune chapeaute le travail de cette police et veille à la préservation de la santé, l’hygiène et l’environnement, la sécurité routière et la quiétude des électeurs. Un champ très large de lourdes responsabilités, de prérogatives mais aussi de pouvoirs et de marges d’action.

Quel est le profil idéal d’un maire de ville ? Quels doivent être les critères de son choix ?

Un bon maire est avant tout un bon gestionnaire qui a bien roulé sa bosse dans la gestion. Pour être le maire d’une ville, et d’une grande ville de surcroit, il ne suffit pas d’avoir la bonne foi ou une éthique irréprochable. C’est un poste clé, un poste sensible qui requière beaucoup de critères et d’atouts pour pouvoir accomplir la lourde mission de gérer toute une ville. Il se doit d’être un leader local, un responsable pragmatique, un facilitateur qui gère en toute souplesse et un homme d’action qui sait s’adapter aux différentes situations tout en gardant la tête bien froide.

Pour ce faire, il doit avoir un important background polyvalent et une expérience non seulement professionnelle ou politique mais également humaine. C’est ce qui  lui confère cette légitimité et surtout cette capacité à gérer sa ville dans le meilleur et dans le pire. Malheureusement, nos élections peinent à générer des leaders et des maires capables de gérer de grandes villes telles Casablanca, Rabat, Marrakech, Tanger ou encore Agadir. L’exemple du maire de Casablanca Abdelaziz Omari est significatif. Ce n’est pas un homme du terrain et il n’a pas la stature d’un maire capable de gérer Casablanca qui est une véritable épreuve « monstre ». La grande variété des partenaires qu’ils soient des hommes politiques, des responsables de l’Intérieur, des hommes d’affaires, des citoyens de toutes souches en font un véritable casse-tête. C’est dire que c’est une responsabilité ultra-politique qui dépasse de loin les résultats des élections.

Quel rôle pour les partis politiques dans la « formation » et la « qualification » des futurs maires ?

D’après la Constitution, le rôle des partis politiques c’est d’encadrer les citoyens et de produire une élite politique. Pourtant ces derniers ont échoué dans leur mission. Les élections n’arrivent toujours pas à générer des profils capables de constituer une élite politique dans notre pays. Selon les statistiques du ministère de l’Intérieur, ils sont 31.000 élus communaux, dont  1570 présidents de commune, y compris les maires des grandes villes. Toujours d’après ces statistiques, plus de 7000 élus (y compris les grands élus) n’ont jamais mis les pieds à l’école. A peu près 11.000 élus n’ont pas dépassé le primaire. Les deux tiers n’ont pas dépassé le baccalauréat. Il nous reste un tiers que l’on peut considérer difficilement comme éligible à constituer une certaine base d’élite politique. Parmi eux,  ils sont juste 5% à 10% au maximum à présenter le profil de leaders et d’une véritable élite politique. Et c’est justement là le rôle des partis politiques.

Or ces derniers sont principalement mus par le souci de remporter les élections et le plus grand nombre de sièges. Qu’importe le niveau du candidat, ses qualifications ou ses atouts de bon gestionnaire et sa capacité à honorer ses engagements envers la communauté et le pays. Les partis restent limités et incapables de ce recycler et de se régénérer en produisant une nouvelle élite. Une situation qui laisse le champ libre aux technocrates pour briller en tant que seule alternative valable et solvable.

La loi marocaine n’aide pas non plus dans l’instauration de filtres pour le bon choix des candidats ; en imposant des conditions et des critères assez sélectifs. On se retrouve ainsi avec plus de 80% des présidents de commune qui sont incapables de porter les projets et les modèles de développement  régional et national. C’est comme si l’on se tire une balle dans le pied alors que l’on s’apprête à entamer une course de 1000 miles.

On compare souvent nos maires à ceux des pays occidentaux. Et c’est souvent décevant : Pourquoi cette grande différence dans la manière de penser et d’agir ?

C’est un problème systématique qui n’est pas intrinsèque aux seuls partis politiques. Ce dysfonctionnement est plutôt structurel, un problème de mentalité et d’éducation au sein de la famille, de l’école, dans les partis politiques et partout dans les différentes structures sociales.  Le populisme érigé en doctrine par le PJD dans les grandes villes qu’il gère  ne peut pas engendrer des modèles de gestionnaires et de maires réactifs et actifs à l’image de ceux étrangers.

Certes, les défaillances de nos mairies et de nos présidents de commune ne date pas d’aujourd’hui et ont été enregistrées bien avant l’ascension du PJD, mais la constitution de 2011 a ouvert bien des portes. Un président de commune et un maire dispose, grâce à la loi, de beaucoup de pouvoirs. Il a aujourd’hui le bras aussi long qu’il a une large marge de liberté de manœuvre. Pourtant, ces maires s’autocensurent et s’auto-castrent en se liant eux même les mains et en échouant dans l’accomplissement de leur mission.  On peut dire qu’ils manquent  de maturité et de courage politiques pour s’approprier les amendements de la constitution et les mettre à profit pour le bien de la communauté et du pays en général.

Quel rôle peut jouer le maire en cas de catastrophes touchant sa ville et spécialement celles naturelles comme c’était le cas pour Casablanca ?

La moindre des choses, Omari aurait pu lancer en urgence une enquête pour élucider ce qui s’est passé à Casablanca, en savoir plus sur les causes et désigner les vrais responsables de cette catastrophe. La loi lui permet d’effectuer un tel pas et c’est d’ailleurs de son devoir entant que responsable de superviser, de vérifier et de contrôler le bon fonctionnement des différents partenariats liant la ville aux prestataires délégataires. Il a le pouvoir d’intervenir en émettant ses ordres pour bien accomplir leurs missions et pour pallier aux défaillances, parfois même si le contrat initial ne le signifie pas. Aussi, a-t-il la possibilité d’appliquer des pénalités et dans les cas extrêmes, le maire insatisfait des prestations, peut carrément  annuler le contrat et y mettre terme.

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